'A] ■■^ A fâ y 1 D ^ 0^ COURS DE MEDECINE DU COLLEGE DE FRANCE LEÇONS SUR LES EFFETS DES SUBSTANCES TOXIQUES ET MÉDICAMENTEUSES OUVRAGES» DE 11. CI.AVDE BERI^TARD CHEZ LES MÊMES LIBRAIRES. Recherches expérimentales sur les fonctions du nerf spinal, ou Accessoire de Villis {Mémoires présentés par divers savants étrangers à l'Académie des Sciences. Paris, 1851, t. XL). Nouvelle fonction du foie, considéré comme organe producteur de matière sucrée chez l'homme et chez les animaux. Paris, 1852. In-4, 94 p. Mémoire sur le pancréas et sur le rôle du suc pancréatique dans les phénomènes digestifs, particulièrement dans la digestion des matières grasses neutres. Paris, 1856. ln-4, 190 pages, avec 9 pi. gravées, en partie coloriées. Leçons de physiologie expérimentale, appliquée à la médecine, faites au Collège de France. Paris, 1855-56. 2 vol. in-8, avec figures 14 fr. iSons pre§se : Leçons sur la Physiologie et la Pathologie du système nerveux. Paris, 1858. 2 vol. iii-8, avec flg 14 fr. Leçons sur les propriétés physiologiques et les altérations patholo- giques des liquides de l'organisme. Paris, 1859. 2 vol. in-8, avec "8 14 fr. Introduction à l'étude de la médecine expérimentale. Paris, 1865. In-8, 400 pages ■ 7 ff. Principes de médecine expérimentale, ou de l'Expérimentation appliquée . à la physiologie, à la pathologie et à la thérapeutique. 2 vol. gr. in-8, avec figures. COnSEIL. — TTP. ET STÉE. DE CRÉTÉ. COURS DE MEDECINE DU COLLÈGE DE FRANGE. 3 '/5~: f LEÇONS sijR les effets ' DES SUBSTANCES TOXIQUES ET MÉDICAMENTEUSES PAR M. Claude BERIVARD, MEMBRE DE l'iNSTITUT DE FRANCE, Professeur de médecioe au Collège de France , Professeur de physiologie à la Faculté des sciences, membre des Sociétés de Biologie, Philomathique de Paris, correspondant de l'Académie de médecine de Turin, des sciences médicales et des sciences naturelles de Lyon, de Suisse, de Vienne, etc., etc. Atcc 33 figpares intercalée§ dans le texte. PARIS J. B. BAILLIERE et FILS, LIBRAIRES DE l'aCADÉMIE IMPÉRIALE DE MÉDECINE, Rue Hautefeuille, 19, près le boulevard Saint-Germain. LONDRES I NEW-YORK H. BAILLIERE, 219, REGENT-STREET. i H. BAILLIERE, 440 , BROADWAY. MADRID, C. BAILLÏ-BAILLIÈRE, PLAZA DEL PRINCIPE DON ALFONSO, 8 M DCCC LVII L'auteur et l'éditeur se réservent le droit de traduction. AVANT-PROPOS. On trouvera dans ce volume une série d'études ex- périmentales sur les effets d'un certain nombre de substances toxiques ou médicamenteuses. Par suite de ces recherches, j'ai été conduit à observer des faits nouveaux et à émettre quelques vues sur leur inter- prétation. J'ai spécialement envisagé les agents toxiques comme des espèces d'instruments physiologiques plus délicats que nos moyens mécaniques et destinés à dis- séquer, pour ainsi dire une à une, les propriétés des éléments anatomiques de l'organisme vivant. Je les ai considérés comme de véritables réactifs de la vie. Je n'ai donc pas pour objet de présenter ici l'his- toire physiologique ou toxicologique complète d'une substance déterminée. J'ai donné, au contraire, des VI AVANT-PROPOS. aperçus variés sur divers poisons ou médicaments, afin de signaler l'obscurité qui règne sur toutes ces matières, et de montrer combien de recherches intéressantes restent à tenter dans cette direction. Je crois avoir fait ainsi une chose utile pour la science. La prétention d'être complet, dont on abuse si sou- vent, n'est qu'une pure illusion en physiologie et en médecine; je dirai même que l'essai d'une semblable réalisation peut offrir un véritable danger. Un expérimentateur qui ne veut pas laisser des lacunes dans son travail, s'efforce, pour être complet, de les combler avant de livrer au public le fruit de ses recherches. Mais comme les résultats très-lents de l'expérimentation ne peuvent pas faire tous les frais de ce remplissage, il se trouve conduit insen- siblement et sans s'en douter à avoir recours à des déductions purement hypothétiques, qui peuvent don- ner à son travail un aspect d'ensemble, mais qui font perdre de vue les faits et altèrent plus ou moins la lé- gitimité des conclusions qu'on en tire. Il faut être bien convaincu que, dans des sciences encore aussi peu avancées que le sont la physiologie et la médecine, le point principal est d'indiquer ou d'ébaucher une question nouvelle. Celle-ci, pour se développer, suivra ensuite une évolution successive AVANT-PROPOS. VJI plus OU moins lente, pendant laquelle l'idée première ou le point de vue général devront souvent changer. Dans le moment actuel, un auteur qui voudrait rechercher la perfection et qui attendrait pour écrire la solution complète de tous les problèmes posés, se réduirait à une stérilité absolue. Les questions physio- logiques ne font des progrès qu'à mesure que les connaissances anatomiques s'étendent et que les moyens d'études des fonctions organiques nous sont fournis par l'avancement des sciences physico-chi- miques. C'est ainsi que la médecine scientifique ne peut se fonder qu'avec le temps et par le concours d'un grand nombre d'efforts réunis. Ces leçons ont été recueillies et rédigées par mon ami et élève M. le docteur A. Tripier. Avril 1857. Claude BERNARD. COURS DE MÉDECINE DU COLLÈGE DE FRANCE. PREMIERE LEÇON. 29 FÉVRIER 1856. Messieurs, Depuis notre dernière réunion dans cette enceinte, nous avons perdu M. Magendie (1), l'une des gloires de la médecine et de la physiologie françaises. Aujourd'hui, lorsque pour la première fois je suis appelé à prendre la parole devant vous comme suc- cesseur de ce professeur célèbre, je vous demande la permission de vous entretenir de l'homme illustre qui a droit à notre admiration et à la reconnaissance de la postérité pour l'influence immense et salutaire qu'il exerça, pendant plus de quarante ans, dans les sciences médicales. (1) Magendie (François), né à Bordeaux le 8 octobre 1783, est mort à Paris le 7 octobre 1855. COURS DE MÉD. — T. I. 1 iTT' choses ne se passent plus de même. '■ ■ Sur un chien adulte, on appliqua à la trachée une j canule dont on ferma le robinet. L'animal alors resta longtemps sans respirer; sa respiration était comme; suspendue ; après quoi l'animal s'agita et fit des ef- forts thoraciques comme pour respirer. Mais on n'en- tendait alors aucun bruit à l'auscultation. Seulement, les battements du cœur se ralentissaient au moment de l'effort inspiratoire. On ouvrit alors le robinet, et aussitôt des respirations accélérées se manifestèrent avec bruits inspiratoire et expiratoire sensibles dans la 230 . SUPPRESSION DE l'aIR. poitrine au passage de l'air dans le robinet. On ferma de nouveau le robinet de la canule, et cette fois l'a- nimal resta moins longtemps sans éprouver le besoin de respirer; ce besoin revient d'autant plus vite que l'expérience dure depuis plus longtemps, et même, si l'on ferme le robinet au moment oîi les mouvements respiratoires sont très-accélérés, ils ne s'arrêtent pas. Quand le robinet est fermé, l'animal respire vio- lemment, comme lorsque les pneumogastriques sont coupés. Pour éclairer le mécanisme de cette respira- tion, on ouvrit le ventre de ce chien, aiin de voir le diaphragme. Lorsque le robinet était ouvert, le dia- phragme s'abaissait régulièrement dans l'inspiration, refoulait le foie en bas, en même temps que les côtes s'écartaient en s'abaissant. Lorsqu'on fermait le robi- net, le diaphragme, ne pouvant plus s'abaisser, restait collé aux poumons au moment de l'inspiration. Voici alors ce qui se passait : tous les faisceaux mus- culaires qui s'insèrent aux côtes et au centre pliré- nique se contractaient, tiraient sur le rebord du thorax et tendaient à le faire incurver en dedans; puis les piliers du diaphragme, attirant en arrière le centre phréuique, entraînaient le sternum dans cette direction en produisant ainsi l'aplatissement du thorax d'avant en arrière ; de sorte qu'en réalité il n'y avait point alors dilatation, mais déformation de la poitrine. Cette impossibilité de la dilatation du thorax tenait natu- rellement à ce qu'il ne pouvait pas se faire de vide entre les deux feuillets de la plèvre. Dans ces mouvements violents, le tissu du poumon OBSTRUCTION DE LA TRACHÉE. 231 se trouve nécessairement tiraillé par les efforts qui tendent à dilater la poitrine. Chez les chiens, surtout chez ceux qui sont adultes, le tissu pulmonaire peut résister plus ou moins longtemps à ce tiraillement, tandis que, chez les lapins, le tissu du poumon cède et se déchire ; ce qui le prouve, ce sont les ecchymoses qu'à l'autopsie on trouve dans le parenchyme de ces organes. C'est sans doute cette déchirure du tissu pul- monaire qui, chez les lapins, simule les bruits respira- toires. Quand nous répétons ici cette expérience, vous voyez qu'au moment où je ferme le robinet, l'animal reste en repos et que sa respiration est totalement sus- pendue. Bientôt il fait un violent mouvement d'inspira- tion pendant lequel le cœur s'arrête pour recommencer à battre après. Un second mouvement d'inspiration forcée arrête de nouveau le cœur ; un troisième ou un quatrième l'arrête détînitivement. L'animal est devenu alors insensible. Le cœur, qui s'était arrêté, reste en re- pos pendant quelques instants ; puis, maintenant que l'animal est mort, il recommence à battre avec des mouvements extrêmement précipités. Peut-on dire que, dans ce cas, par exemple, l'animal soit mort par défaut d'oxygène ? Quand, au lieu de fermer la trachée, on introduil l'animal dans l'azote ou dans l'hydrogène, on produit un trouble de cette nature. A chaque inspiration vio- lente, le cœur s'arrête, le centre nerveux ne reçoit plus de sang et n'excite plus les mouvements respira- toires. 232 RESPIRATION ARTIFICIELLE, Cet arrêt du cœur, ou syncope, peut succéder à toute aclion perturbatrice violente et subite de quelque na- ture qu'elle soit. Le pincement d'un nerf très-sensible peut même produire cet effet, surtout chez un animal affaibli par l'inanition ou autrement. Lorsque le cœur a cessé de battre régulièrement, l'animal est sans mouvement et insensible ; si on l'a- bandonne à lui-même, il ne reviendra pas ; sa sensibi- lité ne se réveillera pas, même faiblement ; il ne se li- vrera à aucun mouvement respiratoire spontané. On peut donc le regarder comme mort. Il ne l'est pas ce- pendant, en ce sens qu'il est encore susceptible de re- venir à la vie. En insufflant artificiellement de l'air dans son poumon, on pourra par action réflexe rétablir les mouvements respiratoires, faire circuler le sang, ré- veiller les mouvements du cœur, et l'animal recouvrera la vie. Et ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que cette insufflation rétablit la respiration en ramenant d'abord ses actes mécaniques; ce qui le prouve, c'est qu'elle peut être commencée avec de l'azote ou de l'hy- drogène. Voici un lapin auquel nous avons, ce matin, ouvert la trachée, sur laquelle nous avons lié un tube muni d'un robinet qui termine cette vessie de caoutchouc. Cette vessie à parois épaisses tend, en vertu de leur élasti- cité, à conserver sa forme arrondie et à la reprendre quand une pression la lui a fait perdre. Lorsque nous l'avons mise en communication avec la trachée de notre lapin, la vessie était pleine d'hydrogène. Le robinet fut ouvert : après quelques inspirations vio- RESPIRATION ARTIFICIELLE. 233 lentes de ce gaz, l'animal perdit toute sensibilité, les mouvements du cœur étaient à peu près arrêtés, on pouvait le considérer comme mort. Prenant alors la vessie entre les doigts, nous l'avons comprimée, laissée revenir sur elle-même, comprimée de nouveau, etc., de façon à rétablir mécaniquement, par une action de soufflet, la distension et la rétraction du poumon par des pressions et des aspirations alternatives et trans- mises à cet organe par des courants d'hydrogène. Au bout de quelques instants de cet exercice, l'animal ou- vrit la bouche, roidit les membres, la cornée redeve- nait sensible, les phénomènes mécaniques respiratoires allaient se rétablissant. Nous avons alors retiré le tube engagé dans la trachée, et l'influence chimique de l'oxygène de l'air a continué ce que l'hydrogène avait mécaniquement commencé, et ce que ce gaz n'aurait plus pu continuer après la sensibilité revenue. Il y a environ trois quarts d'heure que cette opération a été faite, et vous voyez que le lapin se porte fort bien. Nous allons répéter l'expérience devant vous et sur le même animal. Notre procédé est le même ; seulement le lapin est cette fois plus réfractaire à cette influence perturba- trice dont il a récemment subi les effets. Voici cepen- dant le cœur qui est arrêté, la cornée est insensible, l'animal est immobile. Il est comme mort. Nous com- primons alors la vessie de manière à provoquer une respiration artificielle avec de l'hydrogène. Cette manœuvre continuée pendant quelque temps ne nous donne pas encore de résultat sensible ; peut- 234 RESPIRATION ARTIFICIELLE. être avons-nous trop attendu. Cependant il y a des ten- dances aux mouvements respiratoires. La respiration artificielle va être continuée avec de l'air, au moyen d'un soufflet dont la base est engagée dans la trachée. Vous voyez que cette manœuvre, soutenue pen- dant quelques instants, ramène des signes de vie évi- dents, des bâillements, et la sensibilité de la cornée. Nous cessons les insufflations; l'animal va maintenant très-bien se rétablir. Cette mort par cessation des fonctions respiratoires était donc sans altération organique, puisque l'animal, qui ne serait pas revenu seul, a pu revenir en l'insuf- flant : ce n'est en quelque sorte pas la mort, puisqu'elle n'était pas nécessaire. Je suis convaincu que beaucoup de morts subites sont dans ce cas. Lorsqu'on soumet un animal à l'action de l'acide cyanhydrique, il succombe ; on le dit empoisonné. Or il est possible, en entretenant artificiellement la respiration, de faire revenir des ani- maux empoisonnés par l'acide cyanhydrique. On a même ditque, si on les soumet brusquement à une douche d'eau froide sur la nuque, on les rappelle rapidemnet à la vie, tandis que ceux qui n'ont pas subi cette opération meurent. Beaucoup de substances toxiques, qui agissent sur le système sanguin, impressionnent vivement par son intermédiaire les centres nerveux, produisent ce genre de mort ; et leurs effets peuvent être conjurés par cette continuation artificielle des fonctions qui soutient la vie, en retardant la production d'une lésion maté- rielle qui rendrait son retour impossible. Ici, Messieurs, vous me permettrez encore une di- SENSIBILITÉ DE l'œiL. 235 gression qui est nécessaire pour vous faire comprendre les raisons qui me guidaient dans les moyens que vous m'avez vu employer pour constater la perte de la sensibilité de l'animal sur lequel j 'expérimentais tout à l'heure. Vous avez vu que c'est en touchant la cornée que je constatais la conservation ou la perte de la sensibilité. J-'ai fait, il y a quelques années, des recherches sur la valeur de ce signe, recherches dont je crois devoir vous donner les conclusions. Quelque soit le genre de mort, l'œil est en général le dernier organe qui accuse de la sensibilité. Vous savez que, normalement, l'œil est un organe extrêmement sensible, et qu'ill'est par toute sa surface intra-palpébrale. Or sous l'influence de certaines causes de mort, notamment de la plupart des empoisonne- ments, cette sensibilité de l'œil se décompose en deux sensibilités bien distinctes. Alors ces deux sensibilités ne disparaissent pas en même temps, et il est remarquable que certains poisons les font cesser toujours de la même façon, dans le même ordre. Ainsi, dans la mort par la stry- chnine et par le froid, la cornée devient d'abord insen- sible, tandis que la conjonctive, surtout vers l'angle in- terne del'œil, a conservé une sensibilité évidente. Dans la mort parla section du bulbe rachidien, la conjonctive devient insensible, tandis que la cornée reste sensible encore longtemps. Sous l'influence de l'anesthésie par l'éther, parle curare, parla strangulation, la sensibilité de la cornée survit encore à celle de la conjonctive. 236 SENSIBILITÉ DE l'œiL Or, ces deux sensibilités de l'œil ne sont pas sous la dépendance des mêmes nerfs, et la différence qu'elles présentent semble prouver que l'un des systèmes ner- veux ne meurt pas en même temps que l'autre. Chez le chien, la sensibilité de la conjonctive est sous la dépendance des nerfs ciliaires directs delà cin- quième paire, tandis que ce sont les rameaux ciliaires émanant du ganglion ophthalmique qui donnent la sensibilité à la cornée transparente. J'ai arraché le ganglion ophthalmique chez des chiens, et toujours cette avulsion a été suivie de la perte de sensibilité de la cornée, avec conservation de la sensibilité de la conjonctive. Cette séparation des sensibilités de la surface de l'œil a pu être observée chez l'homme, comme consé- quence d'un état pathologique. J'ai vu, étant interne àl'Hôtel-Dieu, une hémiplégie de sensibilité; toute une moitié de la face était insensible, à la seule excep- tion de la cornée transparente. L'observation de ce cas curieux a été consignée dans la thèse de M. Demeaux (1843). Cette paralysie n'avait pas amené d'altération anatomique dans les tissus de l'œil. Chez l'animal que nous avons asphyxié tout à l'heure par des inspirations d'hydrogène, la conjonctive est d'abord devenue insensible, puis la cornée. Messieurs, nous ne nous étendrons pas davantage sur cette étude des gaz, que nous avons entreprise de- puis quelque temps. Le but que nous nous proposions, par ces considérations, était surtout de relier les ac- tions toxiques aux effets physiologiques. COMME MOYEN d'eXPLORATION. 237 Nous savons maintenant que certains gaz agissent sur le fluide sanguin ; lorsque ces gaz sont sans action sur le sang, et qu'on peut les en chasser par la respira- tion artificielle, on aura chance de rétablir l'animal. On devra, du reste, y recourir toutes les fois que la mort sera la conséquence d'un effet perturbateur des fonc- tions, et qu'elle sera assez récente pour que l'interrup- tion fonctionnelle n'ait pas déterminé de modification anatomique capable de mettre obstacle par elle-même au retour delà vie. Nous nous arrêterons sur ces idées, et dans la pro- chaine séance nous passerons à un autre ordre d'études. SEIZIEME LEÇON. 7 MAI 1856. SOMMAIRE : Curare. — Poison des flèches. — Ses effets connus. — Histo- rique : W. Raleigh. — D'Acunjaetd'Aitieda. — Salvator Gilius. — J. J. Hart- sinck. — Bartholomeo de Las Casas. — Bancroft. — Schreber. — Depaw. Martius. — De Humboldt. — Richard Schomburgk. — Ch. Watterton. — Clapperton. — Boussingault et Roulin. — Goudot. — Fr. de Castelnau. Weddel. — Incertitude sur la nature de ce poison. Messieurs, Nous allons aujourd'hui changer, non la direc- tion, mais le sujet de nos études. Notre but, en com- mençant l'examen des actions toxiques, n'était pas, comme vous le savez, de les aborder toutes, mais seu- lement de passer en revue quelques-unes des plus dis- semblables. C'est surtout de cette manière que le sujet devait offrir un intérêt physiologique suffisant, en s'attachant à scruter le mécanisme varié des effets que produisent les poisons. Nous avons vu que l'oxyde de carbone agit sur le sang. Le curare, que nous allons examiner aujour- d'hui , substance d'une nature essentiellement diff'é- rente, nous offrira, dans le mécanisme de son action, des phénomènes sans aucune analogie avec ceux dont nous avons été témoins jusqu'ici. Le curare, désigné sous les noms variés de Woorara, Woorari, AVourari, Wooraru, Wurali, Wourali, Urari, Ourary, Voorara, Ourary, est une drogue assez rare CURARE. — HISTORIQUE. -?>9 dont l'action singulière s'est toujours présentée avec un cortège de merveilleux. C'est de cette préparation que se servent certaines peuplades sauvages de l'Amérique du Sud pour em- poisonner leurs flèches. Aussi l'a-l-on aussi nommée poison des flèches. Aujourd'hui on désigne générale- ment en Europe ce poison sous le nom de curare , que nous lui conserverons. De tout temps, le curare a été caractérisé par la plus remarquable de ses propriétés, celle d'être un poison violent, quand on l'introduit dans une plaie, tandis qu'il est innocent quand on l'ingère dans le canal in- testinal. Avant d'aller plus loin, je veux vous rendre témoins de ce fait : Voici un oiseau dans la cuisse duquel nous faisons pénétrer une goutte de dissolution de curare : vous le voyez tomber au bout de quelques secondes. Il s'affaisse sans convulsions et meurt. Avec une seringue dont la canule se termine en fer de lance, nous injectons de la même dissolution dans le tissu cellulaire de la cuisse d'un lapin. La vitalité de cet animal est moins active que celle de l'oiseau : au bout de quatre minutes, vous le voyez cependant s'af- faisser et bientôt succomber; toujours sans le moindre mouvement convulsif, sans pousser un cri. Enfin, chez ce second lapin, nous allons, au moyen d'une sonde, injecter la substance dans l'estomac. Le poison, directement introduit dans le canal intestinal, y restera sans effet. OF 240 CURARE. Je voulais, avant toute considération sur ce point, vous rendre témoins de ses effets regardés comme caractéristique innocuité , lorsqu'on l'introduit dans le tube digestif; intoxication rapide par la voie de l'inoculation, et dans ce cas mort très- prompte sans cri, sans convulsion. Sous vos yeux sont des paquets de flèches em- poisonnées, qui m'ont été communiquées par 1 M. l'amiral du Petit-Thouars. Les unes sont des flèches de guerre, les autres sont employées pour la chasse. En général, on se sert pour la chasse de flèches dont le dard est mobile (fig. 14), ou bien d'autres dont l'extrémité en bois de fer offre une série de renflements et de rétrécissements. Lors- qu'une de ces dernières flèches frappe un ani- mal, le poids de la flèche, joint à l'effort que fait cet animal pour fuir, brise le dard au niveau de l'un des rétrécissemenls; la flèche, rendue aiguë , peut ainsi facilement servir de nouveau. La flèche de chasse représentée ici (fig. 14,E) nous a été donnée par M. le docteur Pouget. Elle vient de l'Amérique du Sud. Les flèches de guerre sont un peu différentes : l'extrémité acérée des unes est taillée dans des os d'animaux (fig. 14, L, K); en voici dont la Fig/iI pointe est formée d'une lame de silex (fig. 14, B,B') et d'autres dont l'extrémité est taillée dans du bois très-dur (fig. 14 et 15, 1, H, G, E, M). Enfin dans ces autres flèches apportées de la Polynésie (D, C, fio-. 15) vous pouvez voir qu'autour de la flèche en bois HISTORIQUE. 241 de fer sont fixées, en sens inverse, des épines qui em- pêchent de retirer le trait de la blessure. Comme on ne connaît pas de contre-poison à opposer aux effets du curare, ces dernières flèches, ne pouvant être arrachées, causent nécessairement la mort du blessé. Si maintenant nous nous demandions quelle est la nature du poison qui nous occupe et que nous consul- tions à ce sujet les récits des voyageurs, nous nous trou- vons en présence des histoires les plus extraordinaires, des assertions les plus contradictoires. Chaque auteur a recueilli une version ou donné, comme les ayant constatés, des résultats qu'on ne saurait toujours accepter. Tous ces renseignements ont été rassemblés parM. J. Muller, dans l'article Woorara d'un diction- naire encyclopédique allemand. Le curare est connu depuis la découverte de la Guyane par Waller Raleigh, en 1595. C'est lui qui le premier apporta en Europe ce poison, sous le nom de Ourari, sur des flèches empoisonnées. 11 en est fait ensuite mention dans la description des voyages des P. d'Acunja et d'Artieda, en 1639, qui voyagèrent sur le fleuve des Amazones. Salvator Gilius, dans son Voyage à la Guyane, rappelle que les Ottomachis, peuplade indienne, envoient, avec une sarbacane, une flèche longue d'une palme dont la pointe est trempée dans un poison si fort, que l'animal meurt aussitôt, quand la flèche a pénétré dans le sang, même au-dessous de l'épiderme. Il dit que ce poison, nommé curare, est préparé d'un fruit qui s'appelle le picedo. Alonzo Martinez do COURS DE MÉD. — T. I. ^6 242 CURARE. •s Espinaz, porte-arquebuse de Philippe III, cite un poison de flèches que fabriquaient les Espagnols avec les racines de l'ellébore. Le suc concentré au soleil produisait, d'après cet auteur, les mêmes effets que nous avons vus déterminés par le curare. D'après J.-J. Hartsinck, les naturels de la Guyane, qui s'en servent pour empoisonner leurs flèches, en éprouvent M H FLÈCHES EMPOISONNÉES. 243 l'efficacité en les lançant contre un arbre. Si au bout de trois jours l'arbre meurt, le poison est jugé de bonne qualité. Ils se servent ensuite de ces flèches soit pour faire la guerre, soit pour chasser. Les voyageurs rapportent qu'il est mortel dès qu'il s'est FiG. 16, 244 CURARE. trouvé en contact avec le sang; mais que les chairs des animaux tués de cette manière sont bonnes à manger. Bartholomeo de Las Casas fait encore mention dans son voyage de différents poisons de flèches dont les naturels se servent. L'un, qui serait moins actif, serait composé avec du sang d'aspic, de la gomme et du suc de mancenillier. Dans une autre préparation, on ajou- terait à ces ingrédients des têtes de fourmis veni- meuses. La cuisson serait confiée aux soins d'une vieille femme. Si celte femme meurt, le poison est jugé de bonne qualité ; si elle ne meurt pas, on la bat de verges. De la Condamine, qui a répété cette fable, rapport a de Cayenne, vers le milieu du siècle dernier, du curare avec lequel Muscheubroeck, Albinus et Van Swieten firent des expériences sur les animaux. Bartholomeo ajoute à son récit que les Indiens se servent de ce poison dans leurs combats contre les Castillans, et que, comme on ne connaissait aucun contre-poison, la plupart de ceux-ci mouraient; les survivants traînaient péniblement une existence mala- dive. Bancroft, dans souHistoire naturelle de la Guyane^ donne sur le Woorara des détails plus précis, et pré- sente même quelques-uns de ses caractères chimiques. Il fait venir ce poison d'une liane nommée nibhees par les Indiens. Bancroft signale encore comme dis- tincts le poison des Ticunas de l'Amazone, confec- tionné avec trente espèces différentes de racines et HISTORIQUE. 245 d'herbes, et celui des Arrowaks, dans lequel on ferait entrer les dents et les foies de serpents venimeux. Il donne encore la formule suivante des Accawaus : Racine de Woorara 6 parties Essence de Worba corbacoura 2 — Écorce de Couranabi Racines de Baketi et de Hatchybaly . . , aa { partie. Ces ingrédients doivent être ratisses, cuits dans l'eau pendant un quart d'heure, et retirés; puis la décoction évaporée en consistance de goudron qu'on laisse sé- cher. Le poison ainsi préparé ressemble à une résine brune. Schreber (1772) donne une préparation tout à fait analogue à cette dernière de Bancroft. De Paw [Recherches philosophiques sur les Améri- cains, t. II, p. 308) donne le curare comme une liane avec des fleurs avec quatre pétales, d'une couleur jaune pâle, ayant de petites graines en forme de fève et un fruit en forme de poire. Martius croit pouvoir affirmer que le curare de l'Esméralda sur l'Orénoque, le wurali de Surinam et le urari de Yupurà, ne contiennent qu'un même prin- cipe actif, provenant d'une même strychnée. D'après lui, le poison des Tecunas serait, au contraire, pré- paré avec une ménispermée [Cocculus Âmazonum, M.) qui renfermerait de la picroloxine. Martius rapporte qu'au Brésil on emploie dans quelques hordes le lait de V Euphorbia cotinifolia, ou VHwa crepita?is, ou les fruits astringents du Guateria veneficiorum. Dans cette préparation, on retrouve, en 246 CURARE. matières animales : de grosses fourmis noires, des dents de serpents venimeux, et la tête de la première grenouille que l'on a entendue chanter le jour de la préparation. Mais sortons de ces récits, qui appartiennent aux temps fabuleux de l'histoire du curare, et arrivons aux assertions et aux opinions qui se rapprochent davan- tage de nous. Pendant un voyage qu'il fit en Amérique de 1799 à 1804, M. de Humboldt a vu, à l'Esméralda, fabriquer le curare. Ce jour-là, les sauvages vont chercher la liane du venin, le bejuco de mavacure ; après quoi, ils font fête et s'enivrent ; alors le maître du curare se retire seul, broie les lianes, en fait cuire le suc jusqu'à ce qu'il lui ait donné une concentration dont le degré s'apprécie en goûtant la substance et se guidant sur son amertume. Quoique les faisceaux de bejuco qu'a vus M. de Humboldt fussent entièrement dépourvus de feuilles, il ne doute pas qu'ils provenaient d'une strychnée très- voisine du Roii hamon d'Aublet. Le suc le plus concentré du bejuco de mavacure n'étant pas assez épais pour s'attacher aux flèches, on verse dans l'infusion concentrée un autre suc végétal, extrêmement gluant, tiré d'un arbre à larges feuilles appelé Kiracaguero. Au moment oii le suc gluant du Kiracaguero est versé dans la liqueur vénéneuse bien concentrée et tenue en ébullition, celle-ci se noircit et se coagule en une masse de goudron ou d'un sirop épais ; c'est là le curare du commerce. HISTORIQUE. 247 Nous verrons tout à l'heure que certains points des récits des autres voyageurs porteraient à croire que M. de Humboldt n'a pas assisté à toute la préparation. Richard Schomburgk, qui a aussi assisté à cette préparation, signale, comme fournissant la partie ac- tive du poison, l'écorce et l'aubier du Stryclinos toxi- fera (1). Il n'y fait, comme M. de Humboldt, entrer que des substances végétales. Ch. Watterlon, qui fit, en 1812, un voyage dans les contrées de Démérary et d'Essequibo, fait entrer dans cette préparation, outre le wourali, des fourmis de deux espèces et des crochets broyés des serpents la- barri et connaconchi. Il est entré, sur les propriétés du curare, dans des détails pleins d'intérêt, et son travail, qui résume tout ce qu'on savait de ce poison à une époque encore peu (1) Voici la description qu'en donne le docteur Klotzsch [Dictionn. ency- clopéd. des sciences médicales, Berlin, 1847) : Strychnos toxifei'a, Schomburgk. Pedicelli pilosi, uni-bracteati, bracteis alternis. Calyx 5-partitus ; laci- niis lanceolato-linearibus, pilis flavo-fuscescentibus, subulatis, longis sep- tatis. Corolla hypocraterimorpha, extus pilis longis patentibus obsita, apice attenuata, intus glabra ; linibus quinquelobas patens ; lacinils oblongis, ob- tusis, basi nlveo-lanatis, versus apicem albiJo pubescentibus, pertoitione ad longitudinem tubi brevibus. Antherae oblongae biloculares, sessiles, exsertae rimis longitudlnalibus déhiscentes in fauci. Ovarium glabrum oblongum , superne attenuatum, in stylo subulato continuum biloculare : loculis multi- ovulatis. Ramis scandentibus cirrhisque pilis longis, patentibus, ruûs, dense obtectis ; foliis sessilibus, ovali-oblongis acumlnatis membranaceis trioerviis, utrinque pilis longis, ruQs, hirsutis ; fructibus maximis globulosis. Folia 3-4 pollicaria. 248 CURARE. éloignée de nous, nous fournira d'utiles renseigne- ments, quand nous serons arrivés à l'histoire physiolo- gique de ce poison. Le capitaine anglais Clapperton, voyageant dans l'Afrique centrale, parle de flèches empoisonnées dont les naturels se serviraient pour la chasse, et qui se- raient chargées d'un poison assez subtil pour qu'une seule suffit à tuer un éléphant. On lui montra comme donnant ce poison un arbuste nommé kongkonie^ des graines duquel on l'extrairait. C'est un végétal parasite de la grosseur de la cuisse d'un homme à sa racine. 11 se divise bientôt en plu- sieurs tiges, qui grimpent le long de l'arbre au pied duquel il croît, en s'ent relaçant autour de son tronc et de ses branches. L'écorce des jeunes pousses est de la couleur de celle du noisetier; la plus foncée, celle du tronc et des vieilles branches, est unie et blanchâtre comme celle du frêne. La fleur a cinq pétales, qui vont se terminant en une pointe d'oii pend un prolonge- ment long d'environ deux pouces ; elles sont à peu près de la dimension de nos primevères, mais d'un jaune plus foncé. Les feuilles sont rudes et renflées; il en transsude une résine qui s'attache aux doigts. Les semences, entourées d'une substance soyeuse, sont contenues dans une longue capsule; elles sont petites comme celles du chènevis. La capsule qui ren- ferme les graines a à peu près un pied et demi de lon- gueur et d'un pouce et demi à deux pouces de circon- férence dans l'endroit le plus gros. Ou fait bouillir les graines jusqu'à consistance de HISTORIQUE. 249 pâle épaisse avant d'en enduire les flèches. Ces graiues passent pour un poison mortel lorsqu'elles sont intro- duites daus l'estomac. Bien qu'il se soit procur»^ du poison, le capitaine Clappei-ton n'ajoute rien, dans son récit, à ce que nous venons de rapporter, et que lui-même donne pour l'avoir entendu dire. D'après iMM. Boussingault et Roulin, le curare ne devrait ses propriétés actives qu'au suc d'une liane. En 184*, une note fournie à M. Pelouze par M. Goudot, qui avait pendant dix ans habité le Brésil, indique la liane comme lournissaut seulement un ex- cipient dans lequel on introduirait du venin de serpent. Voici, du reste, le texte de cette note : « Ce poison est préparé par quelques-unes des tri- bus les plus reculées qui habitent les forêts qui bor- dent le haut Oréuoque, le Rio-Negro et l'Amazone, et qui, toutes ou presque toutes, sont anthropophages. » Après quelques détails sur le commerce dont il est l'objet, M. Goudot continue : (( La manière de préparer le curare varie dans cha- cune des tribus où il se fabrique, et celui qui est ré- puté le plus actif vient des nations voisines de l'empire du Brésil. w Le procédé employé par les Indiens de Mesaya, qui ne sont éloignés que de vingt journées de la fron- tière de la Nouvelle-Grenade, est le seul à pou près connu, et encore ne l'est-il que très-imparfaitement, car ces Indiens en font un grand secret, et il n'y a que leurs devins qui aient l'art de le préparer. 250 cuhareI « Ces hommes, qui sont en même temps les prêtres et les médecins ou guérisseurs de sorts, emploient, pour la préparation du poison, une liane nommée cu- rari^ d'oti le nom de curare donné au poison. Cette liane, coupée en tronçons et broyée, donne un suc laiteux abondant et très-âcre. Les tronçons écrasés sont mis en macération dans de l'eau pendant qua- rante-huit heures; puis on exprime et on filtre soi- gneusement le liquide, qui est soumis à une lente éva- poration jusqu'à concentration convenable. Alors on le répartit dans plusieurs petits vases de terre, qui sont eux-mêmes placés sur des cendres chaudes, et l'évaporation se continue avec plus de soin encore. » Voici un des petits pots dans lesquels s'opère cette concentration (fîg. 17), et dans lequel nousavonsreçulecurare, « Lorsque le poison est ar- rivé à la consistance d'extrait mou, continue M. Goudot, on y FiG. 17. laisse tomber quelques gouttes a de venin recueilli dans les vésicules des serpents les plus venimeux, et l'opération se trouve achevée lorsque l'extrait est parfaitement sec. « Dans cet état, et préservé du contact de l'air hu- mide, le curare peut se conserver, à ce qu'assurent les Indiens, pendant un temps indéfini. (( Le curare que j'ai apporté en France, dit M. Goudot, a été acheté par moi chez les Indiens Andaquies, la nation la plus rapprochée de la frontière, dans le mois d'août 1842. J'ignore depuis combien de temps il était HISTORIQUE. 251 préparé; car ce poison se passe de tribu en tribu jusqu'à la frontière, sans que l'on puisse connaître ni son origine ni la date de sa fabrication. « J'ai fait dissoudre, dans quelques gouttes d'eau distillée, de petites quantités de ce poison ; et, à l'aide d'un pinceau, j'ai enduit d'une légère couche d'extrait l'extrémité de flèches en palmier guajo que j'ai eu l'honneur de remettre à M. Pelouze. » Des expériences faites sur divers animaux m'ont donné les résultats suivants : (( Un canard, dont la cuisse a été percée par une flèche, est mort au bout de quatre minutes. « Une poule, piquée de la même manière, a suc- combé dans le même temps. « Un vieux coq a résisté à l'action du poison pen- dant plus longtemps, et n'est mort qu'après dix mi- nutes. Cet animal n'a présenté à l'autopsie aucune lé- sion qui pût être attribuée à l'action du poison. « Ayant frappé au moyen d'une sarbacane, qui est l'arme appropriée à l'usage de ces flèches, un galli- nazo [Vultur andinensis), cet animal a succombé après trois minutes et demie. « La mort, chez tous ces animaux, paraissait arriver sans convulsions, sans secousses ; ils s'affaissaient sur eux-mêmes et éprouvaient, avant d'expirer, quelques vomissements. « Des chasseurs d'ours m'ont dit avoir été dans l'obligalion de lancer jusqu'à douze, quinze et dix-huit flèches dans le corps de ces animaux pour en venir à bout. 252 CURARE. « Le curare a une saveur amère très- prononcée, mais qui n'est pas désagréable. Les Indiens l'emploient comme tonique dans certaines affections de l'estomac; mais son emploi deviendrait mortel dans le cas d'ul- cérations de la bouche. »> Dans les expériences de M. Goudot, nous retrouvons notée cette absence de convulsions dont vous avez pu être témoins ; quant aux vomissements, dans de nom- breuses expériences sur des pigeons, des lapins, des chiens, je ne les ai jamais observés. Enfin, voici ce que l'on trouve à ce sujet dans la Relation cVune exjjédition dans les parties centrales de r Amérique du Sud, faite de 1843 à 1847, sous la di- rection de M. F. de Castelnau : « Un dimanche, nous allâmes visiter le village d'Ambyaca (Amazone) <( Après avoir remonté le Maranon pendant une demi -heure, nous entrâmes dans l'Ambyaca, dont le nom veut dire Rivière du Venin. Nous débarquâmes près de son embouchure (( Ce fut avec grand plaisir que je trouvai, dans une maison, plusieurs Indiens occupés à préparer le venin qui leur sert pour la chasse. Ils ne parurent mettre aucun mystère à leur préparation. Ils avaient fait cuire pendant vingt- quatre heures, dans une grande chau- dière, les tronçons d'une liane ; puis ils ajoutèrent, de- vant nous, une matière ayant l'apparence de la mousse, mais que nous sûmes provenir d'une autre liane qu'ils avaient râpée. Ce mélange devait encore bouillir pendant le même laps de temps pour prendre HISTORIQUE. 253 la consistance de la glu. On peut avaler impunément de petites portions de ce venin; mais, bu à de grandes doses, il tue instantanément. Les exhalaisons qui s'en échappent ne sont pas dangereuses. » Les lianes du venin seraient appelées, d'après M. de ùàsielnau , pani et ramon. « La première, qui se reconnaît à ses grandes feuilles, fleurit en septembre, et donne des graines en décembre. Le ramon fleurit en janvier; sa feuille est beaucoup plus petite que celle du pani. On enlève de sa tige la première écorce, puis on la râpe avec soin, et l'on obtient le produit à apparence de mousse dont j'ai déjà parlé en traitant des Oregones. Le pani est plus commun dans le pays de ces derniers que le ra- mon, ce qui fait qu'ils en mettent une plus grande proportion dans leur venin que les Yaguas. Depuis notre retour, M. le docteur Weddel a étudié ces deux plantes. La première appartient au genre Cocculus [C. toxicoferu.s, Wedd.) (1), et la seconde forme une (1) Cocculus toxicoferus, Wedd. mss. C. trunco scandente admodum complanato, caulem fasciatum mentiente; cortice tenuissimo, Isevigalo aut parce rugoso, trumœo fuscescente liche- numve quorundam thallis griseis variegato ; ramulis cylindraceis striatls glabris. Folia (junioris planta?) palmaria, ovata, basi acutiuscula subpeltata, apice abrupte angustissimeque acuminata ; 3-5 nervia ; nervis niarginalibus dimidiam folii longitudinem vix attingentibus, venis secundariis 3-5, versus linibi apicem cum primariis costaque arcuatim anastomosantibus, tertiariis exilibus parallèle transversis ; utrinque glaberrima, pagina superiori niti- diuscula laete virenti, inferiori glauca ; "peliolo longissimo limbum subae- quante. — Flores 254 CURARE. espèce nouvelle dans le genre Strychnos {S. Castel- nœana, Wecid.) (1). Tels sont, Messieurs, les renseignements que l'on possède sur l'origine et la nature du curare. En met- tant de côté le merveilleux dont ils sont ornés, on se trouve conduit à se demander si le principe actif du curare est d'origine végétale ou animale. D'une part, les voyageurs semblent le regarder comme provenant surtout de sucs végétaux ; d'un autre côté, son action dans une plaie, son innocuité lorsqu'il est ingéré dans l'estomac, ont dû le faire rapprocher des seuls poisons connus qui offrent ce caractère, des venins. En présence de cette difficulté, il n'y a qu'un moyen déjuger la question : ce serait qu'on se procurât de la liane qu'on suppose fournir le curare; traitant ensuite cette liane pour en obtenir un extrait, on verrait s'il présente les propriétés bien nettes et bien tranchées du poison. Or, voici un petit paquet de sarments d'une liane. (1) strychnos Castelnœana, Wedd. mss. S. caule scandente elato ; ramulis elongatis, foliiferis striatis dense fer- rugineo demum glabris, cirrhis nullis. — Folia elliptico-oblonga, palmaria, acuminata, membranacea, nitidiila puberulave, quinquenervia ; nervis supra pubescentibus impressis, subtus ferrugineo-pilosis marginalibus exilioribus, venis secundariis cura longitudinalibus transverse anastomosantibus rete elegans fingentibus, folia floralia pollicaria bracteiformia, basi incrassata, articulata. — Flores in ramulis annuis densissime ferrugineo-tomentosis, corymbo-cymosi (cyma vix bipollicari), bracteis linearibus raniulisque to- mentosis; calice bracteis nonnullis involucrato, lobis obtusis ; corolla in- conspicua breviter infundibuliformis, fauce nuda^ laciniis apice barbulatis basique anlherarum. — Fructu HISTORIQUE. 255 que je dois à l'obligeance de M. Weddell. Nous la traiterons pour en obtenir l'extrait, et nous verrons si cet extrait constitue un poison végétal qu'on puisse avaler impunément. Le fait, s'il se présentait, serait fort curieux ; mais, de ce qu'il ne se produirait pas, on ne serait pas en droit de conclure à la non-exis- tence de venins végétaux, c'est-à-dire de matières vé- gétales pouvant être avalées impunément, tandis que dans une plaie elles seraient très-vénéneuses. 11 est d'ailleurs probable qu'il y a plusieurs espèces de curare. Je tiens de M. Roulin qu'à certaines époques de l'année, les Indiens vont à la chasse aux crapauds. Ils sont armés de longues brochettes, avec lesquelles ils transpercent les crapauds à mesure qu'ils les rencon- trent. Ils en chargent quelquefois ainsi plusieurs bro- chettes. Quand la chasse est finie, ils exposent celles-ci autour d'un feu qui ne doit pas rôtir les crapauds, mais déterminer seulement une excitation, sous l'in- fluence de laquelle la peau sécrète une humeur qu'on ramasse avec de petits couteaux de bois et qui se con- serve dans de petits pots. Les dards qu'on veut empoisonner sont alors trem- pés dans ce jus de crapaud et mis à sécher au soleil, en fixant leur extrémité non effilée dans des boulettes de terre glaise. Ce venin de crapaud a les mêmes propriétés que le curare ordinaire. M. Roulin dit que les Indiens se servent de flèches ainsi préparées pour tuer des singes, dont ils sont très-friands, et qu'ils mangent ensuite sans inconvénient. 256 CURARE. Tous ces renseignements, vous le voyez, ne jettent pas beaucoup cle jour sur la question la plus intéres- sante ; ce qui tient surtout à ce qu'on n'a pu se la poser qu'après s'être fait une opinion quelconque sur la na- ture et les propriétés du curare. C'est donc uniquement par l'étude des propriétés physiologiques du curare que nous pouvons espérer d'arriver à des notions un peu arrêtées sur sa nature. Mais, avant d'examiner ses propriétés physiologiques, nous devons nous arrêter sur les caractères chimiques qui lui ont été assignés par divers expérimentateurs. Il est une opinion qui, toutefois, nous semble diffi- cile à adopter à priori\ c'est celle qui regarde le prin- cipe actif du curare comme fourni par une strychnée. Vous connaissez tous les effets de la strychnine, et ne lui comparerez pas un poison qui tue sans convulsions et qui peut être impunément ingéré dans l'estomac. Plusieurs analyses chimiques du curare ont été faites. Nous vous en donnerons les principaux résultats dans la prochaine leçon. DIX-SEPTIÈME LEÇON. 9 MAI 1856. SOMMAIRE : Propriétés physiques et chimiques du curare. — Extraction de son principe actif. — MM. Boussingault et RouUn, Pelletier et Petroz, etc. — Caractères chimiques de la curarine. — Des contre-poisons chimiques du curare. Messieurs, Le curare est une matière d'apparence résineuse d'un brun noirâtre, ressemblant assez pour l'aspect à de l'extrait de jus de réglisse ; le curare se rencontre dans le commerce, soit dans des petits pots d'argile d'une pâte fine et très-dure, soit dans des calebasses. D'après les échantillons que j'en ai reçus, j'ai cru remar- quer que le poison qui est dans les petits pots de terre Tient des bords de l'Amazone, tandis que celui qui est conservé dans des calebasses viendrait des parties mé- ridionales du Brésil. Cet extrait sec paraît se conserver indéfiniment. Ainsi, voici une flèche que nous a donnée le docteur Pouget, qui la tenait de M. de Saint-Georges, ministre de France au Brésil. Cette flèche est empoisonnée au moins depuis quinze ans, et cependant vous voyez qu'en mouillant légèrement son extrémité et en pi- quant la cuisse d'un oiseau, celui-ci meurt très-rapide- ment. On a dit que, pour conserver son activité, le curare devait être gardé dans un endroit sec. Je ne sais jus- qu'à quel point cette précaution est nécessaire. J'en ai Cours de méd. — t. i. il 258 ^ CURARE. conservé pendant deux ans en dissolution dans l'eau, et, au bout de ce temps, il n'avait pas sensiblement perdu de ses propriétés toxiques. Cette flèche, dont vous venez de voir le poison agir aussi activement, a dû nécessairement être souvent exposée à l'humidité. D'un autre côté, voici un pot que je tiens de M. Roulin, et qui renferme un curare extrêmement peu actif et recouvert à sa surface de moisissures. M. Roulin pense qu'il s'est altéré à l'humidité. Les sauvages qui le pré- parent le conservent, dit-on, dans l'endroit le plus sec de la cabane, et même l'exposent de temps en temps aufeu. La chaleur n'altère pas le curare. Le mode de sa préparation le fait prévoir; mais vous pouvez en avoir la preuve directe. Voici deux tubes contenant de la même dissolution de curare. Nous faisons bouillir la portion qui se trouve dans le premier tube, puis nous injectons de chacune sous la peau de deux grenouilles. Ces grenouilles vont succomber plus lentement que les oiseaux; mais elles succomberont toutes deux, et aussi vite l'une que l'autre. Le principe actif du curare est soluble; le curare se dissout dansl'eau, mais non complètement. La filtration de sa dissolution aqueuse laisse un dépôt qui, au mi- croscope, offre des cellules ressemblant aux cellules des ferments, et d'autrescorps qui ressemblent à delà fécule, sans que toutefois ils soient colorés en bleu par l'iode. Ces substances qu'on trouve dans le dé- pôt ne constituent d'ailleurs pas le principe actif essentiel du curare. PROPRIÉTÉS PHYSIQUES ET CHIMIQUES. 259 Le principe actif du curare est encore soluble dans l'alcool, dans le sang, la salive, lesucgastrique, l'urine, enfin dans toutes les liqueurs animales, acides ou al- calines. Les solutions aqueuse et alcoolique du curare sont d'un beau rouge, plus foncé pour la première; elles ont une amertume excessivement prononcée. On a cherché à séparer la matière active du curare. MM. Boussingault et Roulin ont traité, à plusieurs reprises, le curare réduit en poudre par l'alcool bouil- lant. La teinture alcoolique a été évaporée, et le résidu de l'évaporation, repris par l'eau, a laissé une petite quantité d'une résine brune, insoluble dans l'eau. La dissolution aqueuse, décolorée par le charbon, a donné, par l'infusion de noix de galle, un précipité en beaux flocons d'un blanc jaunâtre. Ce précipité est très-amer; la liqueur n'a presque plus aucune saveur. Le précipité, bien lavé, a été mis ensuite bouillir dans 1 eau, et s'y est alors dissous de suite par l'addi- tion d'acide oxalique. La liqueur acide fut alors sur- saturée parla magnésie et filtrée; elle était alors alca- line. Soumise à l'évaporation, elle a donné un résidu qui s'est dissous presque entièrement dans l'alcool. La dissolution alcoolique de ce résidu a été concentrée et soumise à l'évaporation spontanée. La curarine ainsi obtenue a une consistance sirupeuse; on la concentre par évaporalion dans le vide : elle prend alors une consistance cornée. Pelletier et Petroz ont traité l'extrait alcoolique du curare par l'éther pour le débarrasser de la graisse et 260 CURARE. de la résine. Ils dissolvent ensuite le résidu dans l'eau, précipitent les corps étrangers par le sous-acétate de plomb, et enlèvent l'excès de sel de plomb par l'hy- drogène sulfuré. Après avoir été décoloré par le char- bon animal, le liquide est ensuite filtré et évaporé. Une addition d'acide sulfuriqae étendu d'alcool absolu chasse l'acide acétique. L'alcool est alors enlevé par l'évaporation ; l'acide sulfurique est précipité par l'hydrate de baryte, et l'excès de ce dernier est se-- paré par l'acide carbonique. La liqueur est enfin con- centrée au bain-marie, et la curarine desséchée dans le vide. Quelle que soit la méthode suivie pour obtenir la curarine, elle se présente toujours sous la forme d'une masse solide, transparente, en couches minces, d'une couleur jaune pâle. Elle est très-hygrométrique, très- soluble dans l'eau et l'alcool, insoluble dans l'éther et dans l'essence de térébenthine. Sa dissolution possède une saveur excessivement amère; elle rougit le papier de curcuma et ramène au bleu le papier de tournesol rougi par un acide. La solution aqueuse neutralise les acides; les sels qu'elle forme avec les acides sul- furique, chlorhydrique et acétique sont tous très-so- lubles, et il est impossible de les obtenir cristallisés. Lorsqu'on soumet la curarine à l'action de la chaleur, elle se carbonise en répandant d'épaisses vapeurs, qui, quand on les respire, font éprouver une sensation d'amertume fort désagréable ; il reste, après sa com- bustion, un résidu à peine appréciable qui n'est nulle- ment alcalin. La curarine, traitée par l'acide azotique PROPRIÉTÉS CHIMIQUES. 261 concentré, prend une couleur rouge de sang, et l'acide sulfurique concentré lui communique une belle teinte carminée. Les chimistes qui ont isolé la curarine ne paraissent pas en avoir examiné les propriétés physiologiques. Le meilleur réactif cependant pour reconnaître si elle renferme bien le principe du curare est assurément la vie, et pourtant c'est peut-être le seul qui n'ait pas été essayé. Vous voyez, Messieurs, par ce qui précède, que le curare paraît résister assez bien aux réactifs, puisqu'il n'est détruit ni par la chaleur, ni par l'alcool, ni par les dissolutions légèrement acides ou alcalines. Il est cependant des substances qui le détruisent ou s'opposent plus ou moins complètement à son action. MM. Braynard et Greene, pensant que le curare de- vait son activité à quelque substance analogue au venin du crotale, ont essayé de le neutraliser par les sub- stances qu'on a données comme contre-poisons de ce dernier toxique. M. Reynoso a repris leurs expériences et en a fait quelques nouvelles. De ses travaux il résulte que certains corps, tels que le chlore et le brome, détruisent complètement le poison; que d'autres en empêchent les effets sans le détruire, ou ne font que le masquer. Si chez une grenouille nous injectons, i;ous la peau, du curare dissous dans de l'eau chlorée, cette gre- nouille ne sera pas empoisonnée. Chez une seconde, nous injectons du curare mêlé à 262 CURARE. un peu d'eau bromée ; elle n'éprouvera pas non plus d'accidents. Ici, la destruction du poison a été radicale, car si, pour neutraliser le chlore et le brome, nous ajoutons un mélange d'hyposulfîto et de carbonate de soude, ces réactifs seront enlevés, et cependant l'action du poison ne se manifestera plus. L'iode n'a pas la môme action ; il ne fait que masquer le curare et en suspendre les effets. Vous voyez ici une grenouille qui ne souffre pas d'une injection de curare mélangé à de l'iode. Chez celte autre, nous faisons la même opération; après quoi, nous enlevons l'iode avec un mélange d'hyposulfite et de carbonate de soude ; les effets toxiques ne vont pas tarder à se produire. M. Reynoso injecta sous la peau d'un cochon d'Inde gr. 06 de curare, mélangés avec gr. 05 d'iodure de potassium, et gr. 4 d'iode dans 8 centigrammes d'eau. L'animal ne périt qu'au bout de six heures. Une même proportion d'iode lui a paru plus effi- cace pour empêcher les effets de l'intoxication, lors- qu'elle est dissoute dans l'alcool, que lorsqu'elle est dis- soute dans l'eau à l'aide de i'iodure de potassium. D'autres substances, enfin, l'acide nitrique et l'acide sulfurique, sont sans action sur le curare, qu'ils n'al- tèrent nullement, et cependant sont capables, dans certaines conditions, d'en retarder l'absorption , et d'en annihiler les effets. Fontana, qui a fait des expériences sur l'influence préservatrice des acides concentrés, dit : « 11 me vint un soupçon que peut-être le poison était ANTIDOTES CHIMIQUES. 263 innocent dans ce cas, non qu'il eût perdu ses qualités meurtrières, mais plutôt parce qu'il ne pouvait s'insi- nuer dans les parties blessées, à cause de la trop grande action des acides minéraux sur la peau et sur ses vaisseaux, qu'ils racornissent et cautérisent en quelque façon. Pour m'éclaircir de ce doute, je fis évaporer au feu le poison dissous dans les acides mi- néraux, et, lorsqu'il fut sec, je l'appliquai plusieurs fois à plusieurs animaux, sur différents endroits de leur peau ; mais aucun ne donna le moindre signe de la ma- ladie. Il paraît donc que les acides minéraux enlèvent au poison américain ses qualités nuisibles. Je dis sim- plement qu?f paraît, parce qu'on pourrait soupçonner encore qu'il reste un peu d'acide uni au poison après qu'on l'a évaporé, et que cet acide produit son effet ordinaire sur les vaisseaux de la peau. » M. Reynoso pense que la manière d'opérer deFon- tana est défectueuse, eu ce que l'évaporation à une chaleur douce peut laisser de l'acide, et, à une chaleur plus intense, détruire le curare. Ses expériences le portent à croire que l'acide sulfurique peut letarder ou prévenir la mort en ralentissant ou en empêchant l'absorption comme caustique; qu'il n'altère d'ailleurs pas le poison. L'acide nitrique lui a paru altérer un peu ce poison, car, même après sa neutralisation, les effets d'une solution de curare qui en avait reçu ont été moins prompts. La potasse, l'eau de chaux et l'ammoniaque peuvent agir aussi comme caustiques ; mais avec bien moins d'efficacité que les acides concentrés. 264 CURARE. Nicolas Monard, auteur espagnol, qui a laissé une Histoire des simples et médicaments apportés de l'Amé- rique^ accorde une grande efficacité, pour neutraliser les effets du curare, à l'application topique du tabac. Ces propriétés du curare ne rappellent pas celles d'un alcaloïde. Il serait difficile d'utiliser les réactions précitées pour combattre les effets du curare, car il faudrait le faire avant que l'absorption ait entraîné le poison dans l'économie. On devrait les introduire im- médiatement dans la plaie pour chercher à produire une réaction tout extérieure, purement chimique, et qu'on n'obtiendrait pas autrement. On a également signalé, parmi les propriétés chi- miques du curare, celle qu'il aurait, appliqué sur une plaie, de noircir et de liquéfier le sang. Le P. Gumilla, dans un récit dominé par les idées les plus superstitieuses, dit au contraire que le curare a la propriété de faire figer le sang; mais il ne l'a pas vu. Don Ulloa et de la Condamine ont répété cette assertion. Bancroft dit avoir remarqué que, mis en contact avec du sang frais d'homme, il en empêchait la coagulation. Il lui arriva par hasard, en expérimentant, de recevoir dans l'œil une goutte de ce sang mélangé à du curare; une inflammation vive qui dura plusieurs jours en fut la conséquence, malgré le soin qu'il avait eu de la- ver immédiatement la partie. Mis sur la peau, ajoute- t-il, il n'y détermine aucun accident ; mais, lorsque la peau est privée de son épiderme, on a prétendu qu'il exerçait sur le système lymphatique une action inflam- SON ACTION SUR LE SANG, ETC. 265 matoire très-prononcée. Je crois qu'il n'en est rien. Ou a enfin, dans plusieurs relations espagnoles, in- diqué le sel marin, l'immersion dans l'eau de mer, comme le meilleur contre-poison du curare. Or, j'ai pu mélanger le curare à l'eau saturée de sel sans que son action fût masquée ni même retardée. Le cu- rare, administré par une plaie à un animal dans l'in- testin et dans les veines duquel on avait injecté du sel marin, a produit son effet toxique tout aussi prompte- ment que si ces précautions n'avaient pas été prises. On a donné, comme caractère du curare bien pré- paré, l'action toxique qu'il exerce sur des jeunes ar- bres ; ce serait même, d'après le récit de Salvator Gilius, le moyen auquel les Indiens auraient recours pour juger de son efficacité. J'ai souvent répété cette épreuve en implantant des flèches empoisonnées sur le tronc déjeunes arbres, de rosiers, de plantes herbacées ; — jamais je n'ai obtenu les effets annoncés par Gilius, bien que le curare dont je me servais causât très-rapidement la mort des ani- maux. J'ai arrosé, sans pins de succès, des plantes avec une dissolution de curare ; elles n'ont pas paru en souf- frir. J'ai fait ensuite germer des graines dans une disso- lution de curare; elles s'y sont développées au moins aussi bien qu'en dehors de cette influence. Vous savez que certains poisons, l'acide cyanhy- drique entre autres, mettent obstacle aux fermenta- tions. 266 CURARE. J'ai voulu voir si le curare agissait de même. Pour cela, j'ai mis dans un tube du sucre, de la levure de bière et de la dissolution de curare. Deux autres tubes sont des témoins qui renferment, l'un de la le- vure de bière seule, l'autre du curare seul; ils font voir ainsi, lorsqu'ils ne donnent lieu à aucun dégage- ment de gaz, que le gaz produit dans le tube à fermen- tation est bien dû au dédoublement en alcool et acide carbonique du sucre qui y a été placé. Or, vous voyez. Messieurs, que le curare n'a apporté aucun obstacle à la fermentation. DIX-HUITIÈME LEÇON. 10 MAI 1856. SOMMAIRE : Action physiologique du curare. — Faits rapportés par les auteurs (Brodie, Watterton). — Nos premières expériences (1844). — Conclusion. — Dififérences d'absorption du curare par les diverses sur- faces muqueuses. — Son action toute spéciale sur le système nerveux. Messieurs, Quelque intérêt qu'offrît la question de l'empoison- nement par le curare, les récits des voyageurs et les recherches des chimistes ont laissé une grande incer- titude et sur sa provenance et sur sa composition im- médiate. Quant à la question physiologique qui doit maintenant nous occuper, elle n'a guère été au delà de la constatation de ce fait curieux : que le curare empoisonne lorsqu'il est déposé dans une plaie, tandis qu'il peut être avalé impunément. Salvalor Gilius avait constaté cet effet du curare, mais on n'avait aucune idée nette sur son mode d'ac- tion. De la Condamine et don Ulloa pensaient qu'il coagulait le sang ; Bancroft lui attribue une vertu oppo- sée; de plus, il admet que, sans action sur la peau revêtue de son épiderme, il délermiue, lorsque celui-ci est enlevé, une vive inflammation du système lympha- tique. Brodie, qui expérimenta avec du poison que lui avait remis Brancroft, note que la mort a lieu par le cerveau, sans douleur, sans convulsions, et que le cœur bat longtemps après la mort. Watterton, qui est entré à cet égard dans des dé- 268 CURARE. tails assez étendus, signala les mêmes symptômes chez un chien de taille moyenne blessé à la cuisse ; il nota de plus des tressaillements convulsifs des membres, que nous retrouverons chez les animaux dont la mort ne sera pas extrêmement rapide. Watterton ajoute que, bien qu'il se passe généralement trois minutes avant qu'un oiseau blessé à la chasse par une flèche empoi- sonnée tombe, sa chute est précédée d'une sorte de stupeur qui se manifeste par une répugnance appa- rente à se mouvoir. (( M'étant procuré, conlinue-t-il, une poule jeune et pleine de vie, je rompis une flèche empoisonnée et lui en enfonçai un morceau dans la cuisse, entre la peau et les chairs, de manière que la blessure ne gênât pas ses mouvements. Pendant la première minute, elle marcha, mais très-doucement, et ne parut nullement agitée. Pendant la seconde minute, elle resta tranquille et se mit à becqueter la terre. Moins d'une demi-mi- nute après, elle ouvrit et ferma souvent le bec; sa queue était abaissée et ses ailes tombaient presque à terre. A la fin delà troisième minute, elle était couchée, ne pouvant plus soutenir sa tête, qui tombait, se re- levait et chaque fois retomba plus bas, comme celle d'un voyageur fatigué qui sommeille debout ; ses yeux s'ouvraient et se fermaient. La quatrième minute amena quelques mouvements convulsifs ; au bout de la cinquième, elle était morte. E WID. — T. I. 18 274 CURARE. mâche la substance, l'avale et ne paraît pas en ressentir d'impression désagréable. Quinze minutes après, l'ani- mal n'avait éprouvé aucune espèce d'accident. On lui fait encore avaler 6 centigr. de curare sec. Deux heu- res après, le lapin n'avait absolument rien éprouvé de l'ingestion du poison; alors, après avoir fait une petite piqûre à la peau avec la pointe d'un bistouri , on in- troduisit dans le tissu cellulaire de la cuisse l'extrémité de la flèche qui avait empoisonné le lapin de l'expé- rience précédente, et on la laissa sous la peau pendant quelques secondes; la quantité qui fut dissoute était excessivement faible et bien loin de pouvoir être com- parée à celle qui avait été ingérée par l'estomac. — Le poison était de même nature. — L'animal ne manifesta d'abord aucun phénomène appréciable; puis il se mit dans un coin, où il resta calme. Après quatre minutes apparurent encore quelques légers mouvements de redressement dans les oreilles , et à quatre minutes et demie, le lapin tomba sur le côté sans pousser aucun cri et sans paraître souffrir. On observa les mêmes phénomènes relativement à la conjonctive, qui resta encore sensible alors que l'oc- clusion des paupières ne pouvait plus s'effectuer. La pupille, d'abord contractée, se relâcha ensuite. Comme dans l'expérience précédente , 'es muscles peaussiers du tronc, de la face et des narines furent le siège de contractions qui durèrent quelques instants; mais il n'y avait aucune convulsion dans les membres. L'ani- mal tomba ensuite dans un relâchement général : l'u- rine s'échappa de la vessie ; il n'y eut, quand on le pin- EFFETS PHYSIOLOGIQUES. 275 çait, aucun mouvement réflexe ; le cœur continua à battre pendant quelque temps. Expérience. — Un jeune lapin reçoit sous la peau de la cuisse un fragment de curare. Avant l'expérience, un thermomètre, introduit dans le rectum, était monté à 35°, 5 centigrades. Le thermomètre étant resté en place pendant toute la durée de l'empoisonnement, jusqu'au moment de la mort, la température n'avait pas varié. On avait, chez ce lapin, mis à nu l'artère crurale. Pen- dant l'empoisonnement , le sang resta parfaitement rouge tant que l'animal fît des mouvements respira- toires ; mais, aussitôt que les mouvements respiratoires cessèrent, le sang devint noir dans l'artère, bien que les pulsations s'y fissent toujours sentir. Le cœur battit encore quelques instants après la mort; puis il cessa. En ouvrant la poitrine et galvanisant le cœur, les mouvements furent réveillés, particulièrement dans les oreillettes. Les intestins se contractaient avec force, même lors- qu'on les avait séparés du mésentère. Le sang du cœur était noir : en avant recueilli dans un tube et l'avant agité à l'air, il devint parfaitement rouge. Ces' deux expériences sur des lapins nous montrent, comme cela avait déjà été observé, que le curare ingéré par la bouche n'a pas été mortel. Mais nous aurons à revenir sur ce fait et sur les systèmes que les animaux ont présentés. Poursuivons d'abord le récit de nos expériences. Expérience. — Sur un petit chien de douze jours, on introduisit dans le tissu cellulaire de la cuisse une petite 276 CURARE. flèche empoisonnée avec du curare. L'animal mourut au bout de trois minutes, sans cri ni convulsion. Le cœurcontinua à battre quelques instants après la mort; mais on ne put déterminer chez l'animal aucun mou- vement réflexe. Expérience. — Sur un autre chien de la même portée, on introduisit en lavement une solution de 5 centigr. de curare dans de l'eau. Cinq minutes environ après, l'animal mourut. Chez cetanimal, on ne put, après la mort, déterminer aucun mouvement réflexe en agis- sant, soit sur la peau, soit sur les nerfs ou la moelle épinière. On fit ensuite l'autopsie et on examina l'intérieur du rectum avec soin. On ne put constater aucune écorchure visible ; le poison semblait dès lors avoir été réellement absorbé par la membrane muqueuse. Expérience. — Un fragment du curare fut mis dans le tissu cellulaire sous-cutané et dans les muscles delà cuisse d'un moineau. L'animal s'envola sans paraître souffrant, et, une minute et demie après, il tomba subitement mort, sans pousser aucun cri. Les parties pincées aussitôt après ne donnèrent pas de mouvements réflexes. Expérience. — Un fragment de curare sec fut intro- duit sous la peau de la jambe d'une grenouille. Il n'y eut d'abord rien d'appréciable. Après une minute et demie, la grenouille n'exécu- tait plus de mouvements respiratoires par ses narines ni par ses flancs; bientôt elle fit des mouvements EFFETS PHYSIOLOGIQUES. 277 ressemblant à des mouvements de déglutition. Après cinq minutes, l'œil parut devenir terne; la sensibilité sembla avoir disparu de la conjonctive, et les pau- pières ne pouvaient plus se fermer. L'animal tomba dans une résolution générale et mourut. Aussitôt après la mort, on ne pouvait déterminer aucun mouvement réflexe, soit en pinçant la peau, soit en agissant sur les nerfs mis à découvert. Le cœur battait toujours, et, une demi-heure après, il n'avait pas encore cessé. Expérience. — On introduisit sous la peau de la cuisse d'une autre grenouille une petite parcelle de poison sec. Après trois minutes, elle éprouva les accidents déjà décrits. Neuf minutes après la mort, on découvrit les muscles et les nerfs. Par l'électrisation, portée di- rectement sur eux, les muscles se contractèrent, tandis que l'électrisation des nerfs n'amena aucune contrac- tion musculaire. L'irritation, le tiraillement de la moelle épinière, ne donnèrent également rien dans les muscles. Le cœur continuait toujours à battre. On fit alors une expérience comparative sur deux gre- nouilles, dont l'une fut tuée par décapitation, et l'autre empoisonnée par le curare. Voici ce que l'on observa : Grenouille empoisonnée. Meurt trois minutes après l'introduction du poison. Après cinq minutes, en pinçant les extrémités, on n'a aucun mouvement réflexe. — En a!?issant avec le galvanisme sur les muscles, on obtient de fortes con- tractions. 278 CURARE- — Après quinze minutes, en pinçant, on n'a rien. On met alors le nerf sciatique à découvert ; on le pince et on le galvanise, et on n'obtient aucune con- traction dans les muscles de la jambe ; mais si on gal- vanise directement les muscles, on obtient des contrac- tions énergiques. — Après une demi-heure, rien n'est changé : le cœur continue toujours à battre. — On cesse de suivre l'expérience. Grenouille tuée par décapitation. — Après cinq minutes, en pinçant les extrémités des membres on a des mouvements réflexes violents. En agissant directement sur les muscles avec le galva- nisme, on a des contractions. — Après quinze minutes, en pinçant les extrémités ou galvanisant, on a les mêmes phénomènes : mouve- ments réflexes violents, contractions musculaires. On met le nerf sciatique à nu, et, soit qu'on le pince, soit qu'on le galvanise, on détermine de violentes con- vulsions dans les muscles de la jambe. — Après uneMemi-heure, mêmes phénomènes ; on cesse de suivre l'expérience. Expérience. — Un lézard gris, très-vivace, mais un peu engourdi par le froid (l'expérience se faisait au mois de décembre), fut placé dans un appartement chaud, oh il se dégourdit complètement. L'animal, vi- goureux et méchant, mordait tout ce qu'on lui présen- tait. On introduisit sous la peau du dos un petit frag- EFFETS PHYSIOLOGIQUES. 279 ment de curare sec de 3 centigrammes environ. Le lézard se débattit violemment, et dix minutes après il n'éprouvait aucun effet toxique et mordait encore les pinces avec lesquelles on le touchait. Après un quart d'heure, le lézard commença à fer- mer les paupières. Il était jusqu'alors resté cramponné au linge qui garnissait les parois du vase oti on l'avait mis ; mais, alors, ses pattes ne pouvant plus le soutenir, il tomba et resta immobile. Quand on pinçait ce lé- zard, il n'y avait aucun mouvement réflexe dans les membres ni dans le tronc ; m.ais la queue de l'animal, qui était très-longue, s'agitait avec violence. Trois quarts d'heure après, l'animal était encore dans le même état, complètement immobile. Quand on pin- çait les membres, on n'y déterminait aucun mouve- ment dans ces parties, mais toujours dans la queue. Quand on pinçait la peau du tronc, on n'y détermi- nait aucun mouvement; mais la queue s'agitait avec beaucoup d'énergie. Après une heure et demie, l'animal présenta tou- jours les mêmes phénomènes : les mouvements de la queue étaient toujours violents quand on pinçait la peau du tronc. Alors on ouvrit l'animal pour voir le cœur, et on constata qu'il continuait à se contracter. Les poumons, dans lesquels le sang circule, sont très-sains. Quand on pinça le cœur, il n'en résulta aucun mou- vement réflexe, pas même dans la queue. Mais, aus- sitôt qu'on pinça la peau, les mouvements de la queue recommencèrent. 280 CURARE. Alors, on coupa la moelle épinière dans la région supérieure du dos. Au moment de la section, la queue se meut avec violence. On détruit alors la moelle avec un stylet, et quand après on vient à pincer la peau du tronc, les mouvements de la queue se reproduisent encore avec énergie. Peut-être restait-il quelque trace de moelle dans l'extrémité de la queue? Deux heures environ après l'empoisonnement, les mouvements du cœur et de la queue cessent en même temps : ceux du cœur cessent de la pointe vers la base, et ceux de la queue, de la base vers la pointe. Ainsi, Messieurs, dans toutes nos expériences, nous avons constaté l'absence de mouvements réflexes après la mort, excepté dans cette dernière, ce que nous aurons à expliquer plus tard. Dans tous les cas, on peut voir qu'il y a une altération profonde dans les propriétés du système nerveux. Cette modification du système ner- veux dans l'empoisonnement par le curare sera un des faits les plus importants que nous aurons ultérieure- ment à examiner. Nous venons de vous exposer nos expériences dans l'ordre oii nous les avons faites, parce que c'est ainsi qu'il faut toujours procéder. Il faut d'abord obtenir des données fournies par des expériences d'explora- tion pour en instituer de nouvelles, qui sont destinées à analyser les premiers résultats physiologiques et à en trouver la signification précise. Or ces premières expériences nous ont fourni deux résultats principaux, qui sont, d'une part, l'innocuité de la substance ingérée par la bouche, qui ne semble EFFETS PHYSIOLOGIQUES. 281 cependant pas générale pour toutes les membranes muqueuses, puisque, par le rectum, nous avons obtenu des résultats différents. Nous avons vu, d'autre part, que le curare agissait profondément sur le système nerveux; ce sera donc l'étude de ces deux ordres de phénomènes qui deviendra l'objet des expériences que nous développerons dans les leçons prochaines. DIX-NEUVIEME LEÇON. 21 MAI 1856. SOMMAIRE : Expériences sur l'absorption du curare. — Le curare n'est pas altéré par le suc gastrique. — Il n'est pas absorbé parles membranes muqueuses, stomacale et vésicale, ni conjonctivale. — Il est absorbé par la membrane muqueuse rectale, mais surtout par les surfaces muqueuses respiratoires et par les surfaces glandulaires- — La membrane muqueuse intestinale des oiseaux et des reptiles absorbe le curare. — Le défaut d'absorption par la membrane muqueuse gastrique des mammifères n'est pas un fait absolu. — La peau des mammifères et des oiseaux n'absorbe pas le curare. — Celle des grenouilles l'absorbe dans certaines condi- tions. Messieurs, Avant d'étudier les effets particuliers que le curare produit sur le système nerveux, je tiens h nous arrêter d'abord sur les particularités curieuses de son absorp- tion par les diverses membranes muqueuses. L'inno- cuité de son ingestion dans le canal intestinal, rappro- chée de la rapidité et de l'énergie de son action lorsqu'il est mis en quantité suffisante en rapport avec une plaie, avait de tout temps frappé les observateurs. On avait pensé que cela tenait à ce que le poison était modifié et détruit parles sucs digestifs, qu'il était digéré. Nous avons dû porter d'abord notre attention sur ce point. Voici une expérience faite dans le but de l'élucider : Expérience. — On fit digérer pendant vingt-quatre heures, à une température douce, 5 centigr. de curare dans un peu de suc gastrique ; puis on l'injecta dans le tissu cellulaire de la cuisse d'un lapin. Après six mi- ABSORPTION DU CURARE. 283 nutes environ, l'animal mourut avec les symptômes or- dinaires. Au moment où il était presque mort, lors- qu'il y avait encore quelques mouvements respiratoires spontanés, on fit respirer de l'ammoniaque à l'animal; il fut pris aussitôt d'un frisson dans tous les muscles peaussiers, mais il n'y eut aucun mouvement dans les mucsles profonds des membres. L'empoisonnement, dans ce cas, se manifesta sensi- blement, avec la même rapidité que si l'on avait fait dissoudre le curare dans de l'eau. Cette expérience a été souvent répétée et variée de toutes manières, en produisant la digestion artificielle du curare, tantôt en dehors de l'animal, tantôt sur l'ani- mal vivant lui-même. Chez un chien, auquel nous avions pratiqué une fis- tule à l'estomac, nous avons fait avaler des fragments de curare avec ou sans les aliments ; puis retirant, au bout de quelque temps, du suc gastrique, nous avons reconnu que ce suc avait toutes les propriétés mor- telles d'une dissolution de curare. On a alors sous les yeux ce singulier spectacle d'un chien qui porte dans son estomac, sans en sentir aucune atteinte, un liquide . qui donne la mort instantanément quand on l'inocule aux animaux qui se trouvent autour de lui. Pareille chose a lieu lorsqu'on introduit le curare dans la vessie, comme nous l'avons vu dans une expé- rience que nous allons vous rapporter : Un chien de petite taille reçut dans la vessie, à l'aide d'une sonde, 10 grammes d'eau tenant en disso- lution 1 décigramme de curare. 284 CURARE. L'animal n'éprouva aucun symptôme d'empoison- nement. On retira la sonde. Une heure un quart après l'injection, l'animal n'a- vait éprouvé aucun accident ; on réintroduisit la sonde pour avoir de l'urine. Un peu de cette urine, introduite sous la peau de plusieurs moineaux, les tua rapidement. De l'urine d'un autre chien non empoi- sonnée fut essayée comparativement sous la peau d'autres moineaux, et ne produisit rien. Messieurs, voici ici un chien dans l'estomac duqael nous injectons 5 centigrammes d'une solution concen- trée de curare. Il n'en éprouve et n'en éprouvera aucun inconvénient. S'il était porteur d'une fistule gastrique ou s'il venait plus tard à vomir, nous vous ferions voir, comme nous avons pu souvent le constater, que le contenu de l'estomac renferme le poison avec toutes ses propriétés actives. Nous allons maintenant lui en injecter dans la ves- sie. Il n'en paraît pas plus incommodé que de celui qu'il a reçu dans l'estomac. Si maintenant nous pre- nons de son urine et que nous en fassions tomber quelques gouttes dans la plaie faite à la cuisse de cet oiseau, vous voyez l'oiseau empoisonné très-rapide- ment, tandis que le chien ne paraît nullement soufîrir de l'action du poison qu'il porte dans son estomac et dans sa vessie. Voilà donc des membranes muqueuses qui parais- sent réfractaires à l'absortion du curare. Cependant, nous devons nous rappeler que, dans le rectum, l'ab- sorption avait paru plus facile. Il fallait savoir si SON ABSORPTION. 285 toutes les membranes muqueuses étaient dans le même cas, et nous avons fait des expériences d'après ce point de vue sur d'autres poitions de la membrane muqueuse intestinale, ainsi que sur les membranes muqueuses ap- partenant à d'autres appareils. Expérience. — Sur un chien adulte, on tira hors du ventre une anse d'intestin grêle, dont on isola une parlie entre deux ligatures, après y avoir introduit une dissolution de curare mélangée avec une dissolu- tion de prussiate jaune de potasse. Deux heures après l'animal n'était pas mort, et on retrouva du prussiate de potasse dans son urine, ce qui prouva que l'absorp- tion n'avait pas été empêchée. Cependant le curare n'avait pas été absorbé, puisque l'animal n'en avait éprouvé aucun effet. Nous avons examiné encore la faculté absorbante de la conjonctive pour le curare, celle du rectum et de la membrane muqueuse des voies respiratoires. Expérience. — Déjà autrefois, sur un jeune lapin, nous avions, dans nos premières expériences, ap- pliqué à plusieurs reprises, sur la conjonctive, une dissolution de curare, qu'on laissait tomber goutte à goutte entre les paupières. Aucun effet toxique ne se manifesta. On lui donna alors un lavement avec la même disso- lution. Au bout de quelques instants, les accidents toxiques se montrèrent : l'animal était complètement immobile, ne donnait aucun mouvement réflexe lors- qu'on le pinçait : son cœur battait toujours; quelques mouvements respiratoires rares subsistaient encore ; 286 CJJRARE. ils étaient devenus très-lents. Toutes les fonctions de la \ie animale avaient disparu. La circulation et la respiration subsistaient seules, et cette dernière était à peine sensible. L'animal fut laissé pour mort ; mais le lendemain, revenant au laboratoire, on le trouva parfaitement vivant et bien portant. Sur ce même lapin, on fit alors, dans le tissu cellu- laire de la cuisse, l'injection d'une dissolution de cu- rare qui avait été mélangée avec du suc gastrique de chien et laissée en digestion pendant vingt-quatre heures. L'animal mourut au bout de quelques instants avec les symptômes ordinaires. Expérience. — Sur un chien de taille moyenne on fit une ouverture à la trachée, sur la partie inférieure du cou; on épongea bien et on cautérisa le pourtour de la plaie. On introduisit, à l'aide d'une seringue, une dissolution de curare dans la trachée, en ayant soin de pencher la tête de l'animal de manière que la dis- solution eût de la tendance à couler par le larynx et à ressortir par la glotte. Le résultat cherché fut obtenu : l'injection passant alors dans le pharynx, l'animal se livrait à des mouve- ments de déglutition et l'avalait. Chose singulière, il n'y eut pas de mouvements de toux quand le liquide pas- sait de la trachée dans le pharynx, comme cela s'ob- serve lorsque les liquides pénètrent au contraire du pharynx dans le larynx. Le lendemain, le chien n'était pas mort, et on fît sur lui une injection d'une quantité de dissolution de curare un peu moindre, en ayant soin d'élever la tête SON ABSORPTION. 287 de l'animal, 'pour que la disiolution coulât celte fois dans les bronches. De celte manière on n'a pas poussé la dissolution, mais on l'a seulement laissée tomber. C'était plutôt une inslillation qu'une injection. Sept à huit minutes après, l'animal était mort, avec les effets ordinaires de l'empoisonnement par le curare. — Sur un autre animal, on poussa l'injection brus- quement, au lieu de la laisser couler sur la membrane muqueuse bronchique, et l'empoisonnement arriva plus \ile. Cela autorise à penser que la muqueuse des grosses bronches n'absorbe pas le curare, et que ce n'est que quand le poison arrive à l'extrémité des divisions de l'arbre aérien qu'il commence à être absorbé. Expérience. — Sur un lapin, on fit une ouverture à la trachée, par laquelle on introduisit un tube de verre, dans lequel on laissa tomber de petites boulettes de curare grosses comme la moitié d'une tête d'épingle, en les soufflant légèrement pour les faire pénétrer dans le poumon. Au bout de sept à huit minutes, le lapin était mort empoisonné. Nous allons vous rendre témoins d'une expérience semblable aux précédentes, en injectant un peu de curare dans la trachée du chien, qui a déjà, sans in- convénient, reçu de cette substance dans l'estomac et dans la vessie. Après avoir mis la trachée à nu, nous y faisons une petite plaie en incisant le cartilage de façon à avoir à peine du sang. Nous inlroduisons, par cette petite 288 CURARE. plaie, une sonde de gomme élastique d'un très-petit diamètre, et dont le volume ne gêne pas la respiration. Nous la poussons jusqu'à l'origine des grosses bron- ches, et avec une seringue nous injectons doucement quelques gouttes d'une dissolution de curare, qui ar- rive ainsi dans le poumon sans avoir pu toucher les bords de la plaie faite à la trachée. Nous laissons la sonde, afin de ne pas amener de poison dans cette plaie en la retirant. Une minute s'est à peine écoulée depuis l'injection du curare, que l'animal en éprouve les effets toxiques ; il meurt par suite de l'absorption du poison. Vous voyez donc, d'après ces expériences, combien les surfaces muqueuses présentent de différences rela- tivement à l'absorption de ce poison. Nous allons voir ce qui se passe sur les surfaces mu- queuses glandulaires. Nous avons voulu savoir si l'absorption se ferait par les surfaces glandulaires. Pour cela, nous avons engagé des tubes dans un conduit sous-maxillaire et dans le conduit pancréatique de ce chien, dont le cadavre est actuellement sous vos yeux. L'expérience n'a pas pu être faite pour le pancréas, car, moins d'une minute après avoir injecté à peine un centimètre cube d'une dissolution de curare dans la glande sous-maxillaire, l'animal est tombé mort. C'est sur ce fait de l'absorption par les glandes que nous voulions attirer votre attention. Cette ab- sorption offre ici une grande rapidité, comme nous l'avions déjà remarqué en y injectant de la strychnine. SON ABSORPTION. 289 Il y a entre les glandes et leur appareil vasculairo une facilité de communication que les notions anaîo- miques actuelles sont loin d'expliquer. Ainsi, nous avons vu passer presque instantanément dans la veine porte une injection d'air que nous avions poussée dans le canal pancréatique. D'après ce que nous venons de voir, la membrane muqueuse du poumon et celle des glandes salivaires ab- sorbent le curare avec une rapidité telle, que ces mem- branes se comportent à peu près comme les surfaces séreuses, car nous avons constaté aussi que l'absorption du curare est très-facile dans le péritoine et dans la plèvre. Après avoir prouvé, ainsi que nous venons de le faire, que chez un même animal toutes les membranes muqueuses ne possèdent pas une égale facilité d'ab- sorption pour le curare, nous avons voulu savoir si la même chose avait lieu chez les différents animaux ; et nous avons été conduit à faire des expériences sur d'autres animaux que les mammifères. Déjà, en 1844, nous avions vu que, chez les oiseaux, la membrane muqueuse du canal intestinal absorbe le curare. Voici l'expérience que nous fîmes alors. Expérience. — Trois jeunes pinsons, étant dans leur nid, ouvraient le bec, quand on s'approchait d'eux, pour demander leur nourriture. On laissa tomber dans le bec, largement ouvert, de chacun des pinsons, une petite bou- lette de curare du volume d'une grosse tête d'épingle Immédiatement après, les oiseaux continuent à de- mander à manger en ouvrant le bec. On introduisit COURS DE MED. — T. I. 19 290 CURARE. dans leur bec ouvert des fragments de cœur de bœuf. Dix ou douze minutes après l'ingestion du curare, les pinsons restèrent calmes, et moururent bientôt après en présentant tous les symptômes de l'empoison- nement par le curare. Chez les oiseaux adultes, l'absorption a lieu de la même manière, ainsi que nous allons vous le mon- trer. Yoici un pigeon auquel nous injectons dans le jabot, à l'aide d'une sonde, un peu d'une dissolution de cu- rare. Bientôt l'animal en éprouvera les effets presque aussi rapidement que si le poison avait été introduit sous la peau. Vous voyez, en effet, l'animal succomber au bout de quelques minutes. Chezles grenouilles, la membrane muqueuse intes- tinale présente la même propriété à un moindre de- gré. Nous avons souvent injecté du curare dans l'esto- mac des grenouilles, et elles périrent, au bout d'un certain temps, avec les symptômes de l'empoisonne- ment eu rarique. En résumé, d'après tous les faits que nous avons rapportés précédemment sur les propriétés des muqueuses relativement à l'absorption du curare, il résulterait que ce sont les membranes muqueuses gas- trique, intestinale et vésicale des mammifères qui sont surtout réfractaires à l'absorption de cette substance. En avançant, toutefois, que les muqueuses digestive, vésicale, oculaire, n'absorbent pas le curare, on irait trop loin et l'on se montrerait trop absolu. S'il est vrai que nous ayons pu impunément injecter dans l'es- \ SON ABSORPTION. 291 tomac d'un chien en digestion 4 ou 5 centimètres cubes d'une dissolution concentrée de curare sans produire le moindre accident, je dois dire que les choses ne se passent pas de même chez un animal à jeun. Voici un chien qui, étant à jeun, a reçu, il y a en- viron une demi-heure, 4 centimètres cubes de notre dissolution concentrée de curare (1 gram. pour 5 gram. d'eau). Au bout de trois quarts d'heure, il est tombé, a successivement perdu la sensibilité ; les mouvements respiratoires se sont affaiblis, puis ont cessé. Mainte- nant la cornée est insensible ; le cœur, qui bat encore très-bien, et quelques mouvements convulsifs légers, accusent seuls que la vie n'a pas entièrement cessé. Ce que nous observons dans cette circonstance ex- plique les variations que présentent les récits des voyageurs et les résultats différents que l'on peut obte- nir en changeant les doses et les conditions d'adminis- tration du curare. L'ingestion du curare par le canal intestinal n'est donc pas innocente d'une manière absolue. Nous avons vu qu'introduit dans l'œsophage et le jabot des oiseaux, le curare les empoisonnait. Nous allons faire une expérience pour savoir si chez eux la muqueuse du cloaque se laisse traverser aussi facilement. Nous administrons en lavement, à un pi- geon, 1 centimètre cube de notre dissolution titrée. Une grande partie a été immédiatement rejetée ; peu après, la défécation a pu en entraîner encore une certaine quantité ; une demi-minute après, le pigeon avait de la titubation et recherchait les coins obs- 292 CURARE. curs pour s'y coucher; il n'est cependant pas mort. Cetle expérience ne prouve pas que l'absorption n'ait pas lieu par la muqueuse du cloaque, parce que le poison n'a pas été gardé. La peau, qui chez les mammifères et les oiseaux n'absorbe pas le curare, peut, dans certaines condi- tions, l'absorber chez les grenouilles. Chez ces ani- maux, la peau, lorsqu'ils sont à l'air, joue le rôle d'or- gane respiratoire et se dépouille du mucus, qui, dans l'eau, lui forme un véritable enduit, qui s'oppose à la production des actions physiques de l'endosmose. Nous avions déjà reconnu ce fait lors de nos pre- mières recherches. Voici l'expérience que nous fîmes alors. Expérience . — Une grenouille étant restée exposée à l'air et ayant la peau dépourvue de mucosités, ou laissa tomber sur sa peau quelques gouttes d'une dis- solution de curare. Au bout de cinq à six minutes, la grenouille commença à ressentir les effets de l'empoi- sonnement, et au bout de dix minutes elle était morte. — Une autre grenouille avait le corps en partie dans l'eau ; on laissa tomber sur sa peau quelques gouttes de la même dissolution de curare. Au bout de deux heures elle n'était pas empoisonnée. On la lava et on la mit à l'air sec pendant une heure. On laissa alors tomber sur sa peau quelques gouttesdelamême dissolution de curare : la grenouille ressentit les effets de l'empoisonnement et mourut au bout d'une demi-heure environ. SON ABSORPTION. 293 L'empoisonnement fat par conséquent plus lent chez celle-ci que chez la première qui était à l'air depuis plus longtemps. Nous allons reproduire devant vous cette expé- rience. Voici une grenouille qui était à l'air depuis un temps assez long. On a étendu sur sa peau quelques gouttes de la dissolution de curare : elle a été empoi- sonnée au bout d'un quart d'heure. Nous avons fait la même expérience sur cette seconde grenouille, que nous avons prise dans l'eau, et; après lui avoir mis du curare sur la peau, nous l'avons liiissée à l'air. L'expérience date d'une demi-heure; nous sommes à la fin de la leçon, et l'animal n'est pas encore mort. VINGTIEME LEÇON. 23 MAI 1856. SOMMAIRE : Poisons agissant sur les branchies des poissons. — Récit d'une péclie. — Action du barbasco {Jacquinia armillaris), du Serjanai lethalis, du Coccu/us Amazonu7n,àu Cyclamen europœum. — Du rôle de l'épithé- lium relativement à l'absorption du curare dans restomac. — Expé- riences. Messieurs, Nous avons vu, dans la dernière leçon, que la peau des mammifères et celle des oiseaux ne se laissent pas traverser par le curare. Nous savons aussi qu'il n'en est pas toujours de même pour celle de certains rep- tiles. Si on laisse tomber quelques gouttes d'une disso- lution de curare sur la peau d'une grenouille qui se trouve à l'air depuis quelque temps, elle sera empoi- sonnée, tandis que, si la grenouille se trouve dans l'eau, l'épithélium gélatiniforme dont sa peau est alors cou- verte oppose à l'absorption du curare un obstacle suf- fisant. Ici le phénomène n'est pas changé, lorsqu'on a soin d'en analyser les conditions. A l'air, la peau de la gre- nouille est unp. véritable membrane respiratoire; phy- siologiquement elle diffère delà peau d'une grenouille qui est dans l'eau. Les poissons ne peuvent vivre longtemps dans de l'eau qui tient du curare en dissolution. Est-ce à dire que le poison puisse être absorbé par leur tégument? Non, Messieurs; chez eux, l'absorption se fait par les POISONS DES POISSONS.' 295 brancliies : c'est toujours dans ces cas la muqueuse respiratoire qui est la voie de l'intoxication. Le récit d'une pêche faite aux environs de Sarayacu, dans rOrégon, en présence de MM. de Castelnau et Weddell, va nous donner un exemple remarquable de cette susceptibilité des branchies. Voici le récit de cette pêche, que nous empruntons à l'historique du voyage de ces naturalistes : « Les Indiens portèrent jusqu'au lac le barbasco, racine vénéneuse avec laquelle on devait empoisonner les eaux, et qui formait dix-huit paquets de deux ar- robes chacun. « La pêche commença dès le point du jour. On avait amené vingt-quatre pirogues, qui furent divisées éga- lement en deux lots, et qui se dirigèrent vers les ex- trémités opposées. Dès la veille, le barbasco [Jacqui- iiia armillaris) avait été rompu et meurtri à grands coups de bâton, et on l'avait partagé entre les diverses embarcations. (( Chaque pirogue était montée de deux hommes : l'un était chargé de la diriger, tandis que l'autre, après avoir trempé la racine dans l'eau, la tordait avec force et la jetait ensuite dans le lac, au milieu duquel les em- barcations finirent par se rencontrer. « Les Indiens restés sur le rivage suivaient des yeux les mouvements des poissons, qui, peu de temps après, parurent à la surface. Les premiers étaient de très-pe- tite taille; ils paraissaient engourdis, puis se réveil- 296 POISONS iaient en cherchant, par de violents efforts, à gagner le rivage, sur lequel quelques-uns sautaient. Beaucoup d'entre eux paraissaient endormis, mais conservaient assez d'instinct pour fuir lorsqu'on essayait de les prendre à la main. (( Les enfants seuls furent chargés de cette récolte, et en remplirent bientôt leurs paniers. Un instant après quelques gros poissons vinrent bondir à la surface; puis ils parurent perdre leurs forces, et bientôt nous les vîmes en grand nombre étendus sur l'eau et cherchant, par intervalles, à s'échapper de leur élément empoi- sonné (( Nous recueillîmes environ trente-cinq espèces de poissons, dont plusieurs appartenaient à la famille des anguilles ; parmi elles s'en trouvait une bien intéres- sante pour les naturalistes, car ses caractères permet- tent presque également de la classer avec les reptiles et avec les poissons. Il y avait aussi des gymnotes élec- triques. Enfin, nos estomacs fatigués n'oublieront ja- mais un poisson délicieux, qui, simplement cuit à l'eau, semblait l'avoir été dans le meilleur beurre possible. Les Indiens lui donnent le nom de malpa- rata^ et il appartient à la famille des silures. (( La pêche dura jusqu'à dix heures du soir ; et, bien que le lac eût été empoisonné, tout le monde but de son eau. Il est aussi curieux de remarquer que les tortues et les caïmans semblent échapper entièrement à l'action du barbasco. » Nous reviendrons bientôt sur cette curieuse im- munité. DES POISSONS. 297 Je reprends le récit de M. de Caslelnaii : « Le lendemain, la surface du lac était couverte de poissons morts, dont la plupart étaient déjà dans un état avancé de corruption ; ils répandaient de fortes exhalaisons, auxquelles venaient se joindre celles des débris abandonnés qui couvraient le rivage. Vers midi, l'infection était telle, que nous fûmes obligés de quitter les lieux « En ne comptant que les poissons ayant 30 centi- mètres de long, nous estimâmes que le nombre de ceux que l'on recueillit était de cinq à six mille; trois . fois autant avaient été perdus et étaient devenus la proie de la putréfaction. Ainsi, en un seul jour, on avait détruit de vingt à vingt-cinq mille poissons de la dimension que nous avons indiquée, et au moins le double de petits. » 11 est à remarquer, Messieurs, que, dans l'eau, le curare empoisonne les poissons ainsi que le barbasco, mais peut-être plus lentement. Nous nous sommes de- mandé, dès lors, si le barbasco n'avait pas agi à la manière du curare et s'il pouvait se trouver dans les végétaux des matières toxiques analogues à celle que . contient le curare. Nous avons prié M. Weddell de vouloir bien nous donner du barbasco pour étudier comparativement l'action de ces deux substances. M. Weddell nous a remis un paquet d'une liane, le Serjania lethalis, qui sert aux Indiens aux mêmes usages que le barbasco. Voici les expériences que nous avons faites avec cette liane : 208 POISONS Une macération de 20 grammes de l'écorce du Ser- jania lethalis dans un litre d'eau a tué, en effet, les poissons qui y ont été placés, mais par un mécanisme bien différent de celui du curare. Nous avons placé des épinoches dans ce liquide pur ou étendu de moitié d'eau. Dès qu'il est plongé dans ce liquide, le poisson reste immobile, respire très-lentement, et retient même sa respiration pendant un temps fort long. Dans les mouvements qu'il fait, il rejette l'eau au lieu de l'as- pirer, et bientôt l'animal meurt ; et ce qu'il y a de cu- rieux, c'est qu'il tombe d'abord au fond.de l'eau au lieu de venir à sa surface. Nous avons obtenu le même résultat avec de petites anguilles et de petites truites ; chez les truites, la mort a été beaucoup plus rapide. Dans le curare, les mêmes poissons ont vécu beaucoup plus longtemps, et sont morts sans présenter cet arrêt de la respiration si re- marquable dans la décoction de Serjania lelhalis. Quant aux grenouilles, dont la respiration n'est pas exclusivement cutanée, elles ne souffrent aucunement de l'action de cette substance, ainsi que nous l'avons constaté en plaçant des grenouilles dans cette décoc- tion. Nous avons ensuite injecté de cette même décoc- tion dans le tissu cellulaire chez des grenouilles et des oiseaux; ces animaux n'en ont éprouvé aucun effet nui- sible; seulement, les tissus qui ont été en rapport avec cette décoction paraissaient comme tannés. D'après cela, nous avons pensé que cette liane agissait tout autre- ment que le curare, et seulement par l'énorme quantité de tannin qu'elle renferme, ce que révèle du reste la sa- DES POISSONS. 299 \eur très-stiptique que possède cette infusion de liane lorsqu'on la goûte. Cette substance tanneraiten quelque sorte les branchies des poissons, et les empêcherait ainsi de respirer. Pour savoir si cette vue avait quelque valeur, nous avons varié l'expérience avec du tannin ; les résul- tats ont été les mêmes. Cette fois, encore, les poissons ont péri avec des symptômes analogues, et les gre- nouilles n'en ont pas paru incommodées. Cette double expérience peut être facilement répé- tée ici. Voici deux bocaux contenant chacun quelques poissons et des grenouilles. Dans l'un, nous ajoutons environ 2 pour 100 de tannin, dans l'autre la moitié de notre liquide de macération jaunâtre de Serjania lethalis. Vous voyez qu'au bout de quelques instants les effets toxiques se manifestent les mêmes dans les deux cas. Les poissons meurent, et les grenouilles ne sont pas affectées. De même, en injectant le tannin sous la peau, on n'a au- cun effet ; de sorte que les actions de ces substances sont exactement comparables. Ainsi, on voit que l'action de cette liane n'est pas du tout ce que nous avions supposé, et qu'il y a là un em- poisonnement mécanique qui, agissant sur le tissu des branchies, les empêche de fonctionner, comme cela ar- rive pour la vase qui parfois, venant obstruer les bran- chies des poissons, peut aussi non les empoisonner, mais les tuer par un effet tout à fait mécanique. Ces effets n'ont donc aucune analogie avec ceux du curare. 300 POISONS Dans une autre circonslance, nous avons eu d'une autre liane que l'on dit fournir la matière active du curare : nos expériences ont été ù peu près négatives. Par l'ébullition dans l'eau d'un morceau de Coccuhis Amazonum, avec filtration et évaporation du produit nous avons obtenu un extrait brun, dont nous avons mis un peu sous la peau de la cuisse d'un moineau. Au bout de huit minutes, il vomit; sa respiration, moins rapide qu'à l'état normal, était pénible ; il s'af- faissait. Un quart d'heure après, il fut pris d'un frémis- sement général et persistant. Sa respiration, déjà très- ralentie, avait diminué encore de fréquence. Les ailes, écartées l'une de l'autre, étaient agitées d'un tremble- ment. Cinq minutes plus tard, il était affaissé, immobile, et semblait dormir ; une heure après, il était revenu à son état normal. On voit donc encore ici que l'infusion de cette substance n'a pas produit les effets évidents du curare, de sorte que nous restons toujours dans la plus grande obscurité sur l'origine de ce poison. Il serait à dé- sirer que, lorsqu'ils parcourront les pays oii le curare se prépare, les voyageurs recueillent la plante indiquée et l'essayent, afin d'être sûrs qu'ils ne sont pas trompés et qu'ils peuvent préparer le poison eux-mêmes. Nous devons encore vous rappeler ici une autre substance avec laquelle on empoisonne le poisson en la broyant dans les cours d'eau, pour lui communiquer une propriété vénéneuse à laquelle les poissons seuls sont sensibles: c'est le Cyclamen europœum, nommé y\x\^d\vQmen[ pain-de-pourceau . DES POISSONS. - 301 M. de Luca, qui a vu employer le tubercule du cyclamen pour la pèche, nous a dit qu'on écrase ce tu- bercule, qu'on le place dans un sac et qu'on le comprime avec les pieds dans un cours d'eau pour faire mêler le jus à cette eau. Bientôt les poissons de la rivière sont atteints par cette substance et viennent surnager. M. de Luca a commencé l'examen chimique du tu- bercule de cyclamen, il y a trouvé une matière toxique pouvant se dédoubler sous l'influence d'un ferment en divers produits tels que le sucre, etc. La question qui se présentait ici, c'était de savoir si cette substance agit seulement sur les branchies. M. de Luca a constaté que 1 grammes de jus de cyclamen étaient sans action dans l'estomac du lapin. Mais nous avons injecté la substance dans le poumon et dans le tissu cellulaire, pour voir si elle offre quelque analogie avec le curare. Nous vous rendrons compte de ces expériences tout à l'heure. En attendant, revenons à l'absorption du curare. Nous n'avons pas encore terminé ce qui est relatif aux membranes muqueuses , et il nous reste mainte- nant à expliquer pourquoi quelques-unes sont plus ré- fractaires à l'action du curare que d'autres; et c'est dans l'étude de l'épithélium de la membrane que nous rechercherons cette cause. L'explication des faits que nous venons de signaler va se trouver simplement donnée en démontrant qu'il y a un défaut d'absorption de la substance vénéneuse à la surface de la membrane muqueuse gastro-intestinale. En effet, nous avons constaté que, par un privilège 302 CAUSE DE l'absorption particulier, la membrane muqueuse de l'estomac et celle de l'intestin ne se laissent pas facilement traverser par le principe toxique du curare, bien qu'il soit cepen- dant soluble. Voici l'expérience à l'aide de la quelle ce fait peut être mis en évidence : Si l'on prend la mem- brane muqueuse gastrique fraîche d'un animal (chien ou lapin), très-récemment tué, et qu'on l'adapte à un endosrnomètre, de telle façon que la surface muqueuse regarde en dehors; si l'on plonge ensuite l'endosmo- mèlre contenant intérieurement de l'eau sucrée dans une dissolution aqueuse de curare, on constatera, au bout de deux ou trois heures, que l'endosmose se sera effectuée; le niveau aura monté dans le tube endos- mométrique, et cependant le liquide qu'il contient n'offre pas les caractères du poison, ainsi qu'on le con- state en l'inoculant à des petits animaux faciles à empoi- sonner, comme des moineaux, par exemple. Si on laissait l'expérience marcher plus longtemps, l'endosmose du poison pourrait avoir lieu, mais on constaterait en même temps que la membrane se serait modifiée, et que le mucus, ainsi que l'épithélium, qui la revêtent à sa surface, se seraient altérés3taiii*ai3at permis, par cette circonstance, l'imbibition ou l'endos- mose du principe toxique du curare. Cela est si vrai, que si, au lieu d'employer à cette expérience une mem- brane saine et fraîche, on en prend une qui soit déjà altérée, ou de la baudruche par exemple, l'endosmose du liquide toxique a lieu immédiatement. Sur l'animal vivant, on peut constater aussi cette même propriété sur la membrane muqueuse intestinale, et l'on arrive à DU CURARE DANS l'eSTOMAC. 303 celte démonstration que, parmi des substances parfaite- ment solubles en apparence et déposées à la surface de la muqueuse gastro-intestinale, il y en a qui peuvent y séjourner sans être absorbées, et conséquemment sans manifester leur action sur l'organisme. Or le principe actif du curare semble précisément dans ce cas. Nous savons que les membranes muqueuses respi- ratoires ne résistent pas à cette pénétration du poison, ce qui provient, sans aucun doute, de la nature de l'épithélium et de l'absence du mucus sécrété par cet épithélium. On comprend, en effet, que ce mucus dans les vésicules pulmonaires s'opposerait au contact de l'oxygène avec le sang, et détruirait les fonctions des surfaces respiratoires. Lorsque l'estomac fonctionne pendant la digestion, la quantité du mucus sécrété est beaucoup plus consi- dérable et l'absorption du curare plus difficile que pen- dant l'abstinence, où la surface de la muqueuse est dans un autre état physiologique. Ce sont, en effet, comme nous l'avons déjà vu, les animaux à jeun qui résistent le moins à cet empoisonnement par le curare. Ce dé- faut d'absorption de l'estomac n'a rien d'absolu ; mais il faut savoir qu'il est beaucoup plus grand pen- dant la digestion que pendant l'abstinence. Voici la preuve de ce qui vient d'être avancé. Sur deux chiens de moyenne grosseur et de taille sensi- blement égale , l'un étant à jeun, l'autre en diges- tion, nous injectons dans l'estomac de chacun d'eux avec une sonde œsophagienne 4 centimètres cubes de notre dissolution concentrée du curare. Après vingt- 304 EFFETS DU CYCLAMEN. cinq minutes le chien à jeun ressent les premiers effets de l'empoisonnement et meurt bientôt; l'autre chien ne ressent aucun effet de la même dose. Ainsi il est prouvé que la muqueuse agit autrement pendant les deux états physiologiques indiqués à moins qu'on ne suppose que dans ces deux étais l'animal ré- siste différemment, ce qui dans tous les cas n'a pas lieu quand on introduit le poison sous la peau. Examinons actuellement ce qui est arrivé aux ani- maux empoisonnés avec le liquide d'expression du tubercule du cyclamen broyé avec de l'eau ; le liquide avait été exprimé depuis trois jours. 1'' On en injecta 2 grammes dans le jabot d'un gros verdier qui mourut avec une grande rapidité. 2° On avait injecté 4 grammes dans la trachée d'un lapin qui est mort en dix minutes avec des convulsions. 3** Un gramme du liquide introduit sous la peau d'un verdier a produit la mort au bout de vingt minutes avec convul- sions. 4° Une grenouille reçut sous la peau 2 grammes de la dissolution; elle mourut au bout d'une demi- heure; le cœur ne battait plus, les nerfs et les muscles étaient très-peu excitables; les intestins étaient consi- dérablement météorisés et distendus par des gaz. Dans les prochaines séances, nous aborderons l'étude des phénomènes physiologiques propres au curare. VINGT ET LINIEME LEÇON. 28 MAI 1856'. SOMMAIRE : Le curare est sans action sur les organes actifs de la circula- tion, et il n'enlève pas au sang ses aptitudes physiologiques. — Action du curare sur le système nerveux : il abolit les manifestations du système ner- veux et laisse intact le systèmemusculaire. — On peut prouver par là que la contractilité musculaire et l'excitabilité des nerfs moteurs sont deux propriétés distinctes. — Expériences à ce sujet. Messieurs, Poiii' étudier l'action du curare, de même que celle de tout agent actif, il faut examiner quelles sont les modifications qui surviennent sous son influence dans les différents systèmes : circulatoire, nerveux, muscu- laire, glandulaire, etc. Tous devront être successive- ment étudiés. Nous commencerons par l'influence du curare sur le sang et sur le système circulatoire. Nous avons constaté, dès nos premières expériences, que l'empoisonnement par le curare n'empêchait pas le cœur de se contracter ; d'où nous pouvons déjà in- férer que sur le système circulatoire les troubles sont nuls ou très-peu marqués. Après avoir examiné l'action du curare sur les agents mécaniques actifs de la circulation, nous avons cher- ché, par une expérience directe, à voir s'il modifiait les aptitudes chimiques du sang, et s'il ne le rendait pas impropre à remplir son rôle physiologique. Nous avons agité, avec 100 centimètres cubes d'air, COURS DE MED. — T. I. 20 306 CURARE. 20 centimètres cubes de sang. Dans un premier essai, nous avons pris du sang normal, emprunté à un ani- mal sain ; dans un second, nous avons pris du même sang, additionné de 1/8 de centimètre cube de notre dissolution concentrée de curare pour 20 centimètres cubes de sang. Enfin, dans un troisième essai, que nous plaçons ici parce qu'il a été fait avec le même sang et qu'il fournit un exemple nouveau du mécanisme de l'action toxique singulière que l'oxyde de carbone exerce sur le sang, nous avons ajouté à l'air, en pré- sence duquel le sang était agité, 6 centièmes d'oxyde de carbone. Le tableau suivant vous montre les résultats de ces trois épreuves parallèles : Sang normal. Sang normal. Sang et curare. — — — Air, plus 6/100 Air. Air. d'oxyde de carbone. Oxygène absorbé «,1C5 7,600 1,520 Acide carbonique exhalé. 4,163 4,123 » Azote exhalé 2,000 3,475 3,480 Les résultats consignés dans ce tableau font voir d'une façon bien évidente que la propriété essentielle que possède le sang de se charger d'oxygène et de rendre l'acide carbonique n'est pas du tout amoindrie parle curare. A l'examen microscopique, le sang d'un animal em- poisonné par le curare ne présente aucune modifica- tion sensible. Il se coagule très-bien, devient noir dans les artères lorsque l'animal cesse de respirer, et reprend sa couleur vermeille aussitôt qu'on le met en contact avec l'oxygène, ou qu'on pratique la respiration artifi- cielle, comme vous avez pu le voir souvent ici. SON ACTION SUR LE CŒUR. 307 Gomment agit le curare sur le cœur? Il n'arrête pas ses battements, mais les affaiblit-il ? Voici un chien qui, étant en digestion, a, dans la dernière leçon, reçu dans l'estomac, sans inconvénient, 4 centimètres cubes de notre solution titrée concentrée de curare. Aujourd'hui, étant à jeun, nous lui avons ingéré la même dose, 4 grammes de la même dissolution. Il y a à peine vingt minutes que cette ingestion a été faite, et l'animal a déjà éprouvé depuis quelques in- stants les effets de l'empoisonnement. La cornée est sèche, insensible; l'animal respire en- core faiblement ; de temps en temps il est saisi de mouvements convulsifs, qui ont pu en imposer aux observateurs pour de véritables convulsions : ce sont des tressaillements analogues à ceux du frisson, et qui n'agitent que les muscles peauciers. Ces mouvements convulsifs ne changent d'ailleurs rien à l'aspect général du phénomène ni au méca- nisme de la mort. Examinons donc quelle a été l'action produite sur le système circulatoire. Le fluide sanguin doit n'avoir éprouvé aucune modification. Nous savons qu'en agitant directement, au contact de l'air, 20 centimètres cubes de sang avec 1 /8 de cen- timètre cube de notre solution concentrée de curare, nous n'avons pas empêché ce sang d'absorber l'oxygène de l'air. D'ailleurs, après cetempoisonnement, la pos- sibilité de rappeler les animaux à la vie par la respira- tion artificielle éloigne toute idée d'une altération chi- 308 CURARE. mique du sang par suile de laquelle ce liquide devien- drait impropre à entretenir la vie. Maintenant, chez ce chien que nous avons empoi- sonné par l'estomac afin d'avoir des effets toxiques plus lents et de les observer plus longtemps, nous voyons qu'il y a immobilité complète, le cœur bat toujours et le fait en apparence avec une certaine force. Vous allez voir ce quej'avance, quand j'aurai ouvert l'artère caro- tide, dans laquelle je vais engager la branche horizon- tale de ce manomètre (fig. 18). A chaque impulsion du /flv FiG. 18. cœur, le mercure m monte dans la branche verticale T de l'appareil à une hauteur qui ne dépasse pas 80 à 100 millimètres de mercure ; ce qui est évidemment une pression moindre que dans l'état de santé, mais ce- pendant la fréquence et la force du pouls sont loin d'être en rapport avec l'état de mort apparente de l'ani- mal. Cette survivance du cœur, ïultimwn moriens, liée à l'absence de lésion organique capable de déter- SON ACTION SUR LE COEUR. 309 miner nécessairement la mort, explique, ainsi que nous l'avons dit, comment dans les cas analogues on peut, à l'aide de la respiration artificielle entretenue pendant un temps suffisamment long, sauver l'animal. Il est remarquable que, bien que le poumon ne fonctionne plus, il doit cependant rester dans un état de distension qui permette au sang de traverser ses vaisseaux ; sans cela, il apporterait un obstacle méca- nique au passage du sang et en déterminerait bien- tôt l'arrêt. Or, cela n'a pas lieu. Il semble y avoir là une sorte de perméabilité pulmonaire, qui ne s'ob- serve pas quand les animaux, en mourant, ont des troubles dans les mouvements du cœur et des convul- sions qui arrêtent plus ou moins la circulation. Vous voyez, mainlemant que je retire le manomètre, que le sang qui s'écoule par l'artère est noir. On ouvre alors la trachée de ce chien, et, introduisant par l'ouverture la buse d'un soufflet, on lui insuffle de l'air dans les poumons. Vous pouvez voir, dans ce second vase, que le sang qui s'écoule après quelques insuffla- tions d'air est devenu rutilant et a repris l'aspect du sang artériel. Si la respiration artificielle était pro- longée suffisamment longtemps, cet animal pourrait sans doute revenir ; car il ne lui manque que le mou- vement respiratoire ; tous les organes, les liquides comme les solides, seraient encore aptes à entretenir la vie. L'observation de ces mouvements du cœur, qui persistent très-longtemps chez les grenouilles empoi- sonnées par le curare, m'a fait voir, déjà dans mes 310 CURARE. premières expériences, un phénomène extrêmement curieux, que je dois \ous signaler ici, me réservant de revenir plus tard sur les conséquences qu'il aurait lieu d'en tirer au point de vue de la physiologie du système nerveux. Chez les grenouilles, il y a cinq cœurs : un cœur sanguin, qui répond à celui des animaux supérieurs, et quatre cœurs lymphatiques, bien décrits par Millier, qui sont situés à la racine de chaque membre. Sous l'influence du curare, les cœurs lymphatiques meurent immédiatement, tandis que le cœur sanguin continue à battre quelquefois pendant vingt-quatre heures ou même plus après la mort de l'animal. D'un autre côté, j'avais déjà remarqué que, chez ces animaux, la section, ou mieux la destruction de la moelle épinière, arrêtait les pulsations de ces cœurs lymphatiques, tandis qu'elle n'empêchait pas le cœur sanguin de continuer à battre. Voici deux grenouilles chez lesquelles on a mis deux de ces cœurs à découvert à la région inférieure du dos, à la racine des cuisses. L'une a été empoisonnée par le curare, et ces cœurs ont cessé de battre, tandis qu'en ouvrant le cœur sanguin, il bat parfaitement. Sur l'autre grenouille, nous détruisons avec un stylet très-fin la moelle épinière, et aussitôt ces cœurs lymphatiques s'arrêtent ; le cœur sanguin bat toujours. Dans ces expériences, j'ai vu souvent les cœurs lymphatiques se remplir de sang. Il y a encore un fait curieux, c'est que le cœur de la queue de l'anguille n'est pas arrêté par le curare. SON ACTION SUR LE CŒUR. 311 Nous allons maintenant aborder l'étude des phéno- mènes plus intéressants qu'offre le curare dans son ac- tion sur le système nerveux. Vous savez, Messieurs, que les poisons qui agissent sur le système nerveux peuvent l'afTecter tantôt en pro- duisant l'anéantissement de ses fonctions, tantôt, au contraire, en les exaltant ; que, dans lesdeuxcas, lorsque l'action toxique a été portée assez loin, la mort arrive produite par deux mécanismes différents. Vous avez tous été témoins des convulsions vio- lentes, de la surexcitation nerveuse considérable qui succède à l'administration de la strychnine. Le curare, au contraire, abolit les propriétés du système nerveux 4vec une netteté qu'on ne retrouve dans les effets d'aucun autre poison. 11 supprime physiologiquement ce système important sans porter directement atteinte à l'intégrité des autres, et permet ainsi de juger de ce que deviendrait l'organisme si, à un moment donné, les nerfs qu'il paralyse cessaient d'exister. Cette action du curare permet aussi de s'en servir pour analyser les propriétés des systèmes moteur et sensitif, et savoir si l'irritabilité musculaire et l'exci- tabilité nerveuse sont deux ordres de phénomènes dis- tincts, ou s'ils peuvent être, théoriquement au moins, séparés l'un de l'autre et être envisagés isolément. Nous vous avons dit que, lorsqu'un animal était tué par le curare, il mourait sans convulsions. C'est vrai, lorsque la dose est suffisante pour le faire périr rapi- dement ; mais, si elle le laisse succomber lente- ment, vous avez pu remarquer des frissons, qui sont 312 CURARE. de véritables convulsions des muscles peauciers. Toutefois il pourrait bien aussi se faire qu'il y eût du curare dans lequel il entrât des strychnées. Parmi les flèches empoisonnées que m'a communiquées M. l'ami- ral Du Petit-Thouars, il y en avait provenant de la Polynésie, qui développaient chez les grenouilles des mouvements convulsifs sans tuer spécialement les nerfs moteurs. La strychnine et le curare agissent en sens exactement opposé ; le curare tue les nerfs de la péri- phérie au centre, et la strychnine du centre à la périphérie. Si l'on coupe le nerf sciatique, par exemple, chez une grenouille et qu'on l'empoisonne par le curare, le nerf coupé perdra plus vite son irritabilité que les autres ; pour la strychnine, c'est l'inverse, le nerf coupé conservera bien plus longtemps ses propriétés. L'absence de convulsions chez les animaux qui meurent en quelques minutes par le curare est diffici- lement conciliable avec les récits de quelques voya- geurs, qui pensent qu'il n'entre pas de venin dans sa préparation, et qu'il doit son activité au suc épaissi d'une strychnée. D'une autre part, le fait de l'empoisonnement des oiseaux par suite de l'introduction du curare dans leur jabot, en ne permettant d'admettre qu'avec réserve son innocuité dans les voies digestives, admise d'abord comme un fait général, pouvait faire repousser l'idée qu'il doit ses vertus toxiques à du venin de serpent. Cependant j'ai lu tout récemment dans Fontana, qui a fait de nombreuses expériences sur les poisons d'origine animale, que le venin de la vipère empoisonne les pi- SES EFFETS SUR LES NERFS. 313 geons quand on l'introduit dans leur jabot. Jusqu'ici le curare semblerait encore, par ses effets et les parti- cularités relatives à son absorption, pouvoir se rappro- cher des venins. Une expérience \ous fera saisir nettement les diffé- rences symptomatiques des effets du curare d'avec ceux de la strychnine, en même temps qu'elle vous rendra sensible cet anéantissement de l'innervation déterminée par le poison. Sous la peau de cette première grenouille, nous in- troduisons un peu de curare solide. Au bout de trois minutes à peu près, elle succombe sans avoir offert le moindre mouvement convulsif. Sous la peau d'une seconde grenouille, nous intro- duisons un peu d'extrait de noix vomique. Vous la voyez presque aussitôt s'étendre et se roidir avec assez de force pour soulever la cloche dont nous l'avons re- couverte. Bientôt les mouvements convulsifs devien- nent moins énergiques, et l'animal succombe au bout de cinq minutes environ. La différence des symptômes est bien prononcée; mais la comparaison peut être poussée plus loin encore. Si nous voulons nous rendre compte des modifica- tions apportées dans l'exercice de l'innervation, le moyen le plus simple est de comparer notre grenouille empoisonnée par le curare à une grenouille tuée par décapitation. Or, nous préparons chez toutes deux le train postérieur : la colonne vertébrale est coupée de manière que le fragment supérieur a (tig. 19) serve à 314 CURARE. fixer un crochet, et que sa séparation d'avec le fragment inférieur laisse un espace libre, dans lequel apparaissent seulement les nerfs lombaires h, que j'ai respectés. Cette pile en forme de pince (fig. 20) va nous servir à porter l'excitation galvanique en rapprochant ses deux pôles (fig. 21). Il y a environ six ou sept ans que nous avons fait faire cette pince à M. Pulvermacher, et aujourd'hui la plupart des physiologistes l'ont adop- tée comme étant d'un usage très-commode. Cette pince est une pile en fil de cuivre C et de zinc Z. On voit que les muscles de la grenouille tuée par le curare sont d'une couleur plus rouge, comme s'ils contenaient plus de sang que ceux de la grenouille morte par décapitation. Lorsque je galvanise les nerfs lombaires de la gre- nouille tuée par décapitation , immédiatement les membres auxquels se rendent ces nerfs entrent en con- vulsion. La même excitation portée sur les nerfs lombaires de la grenouille tuée par le curare ne détermine au- cune contraction des membres postérieurs. L'excitabilité nerveuse a donc été détruite. Si maintenant, au lieu de galvaniser les nerfs, je galvanise directement les muscles auxquels ces nerfs se distribuent, je détermine dans les deux cas des con- tractions très-vives. Chez la grenouille empoisonnée par le curare, la contraclilité musculaire existe quand l'irritabilité nerveuse a complètement disparu. Ces deux phénomènes sont donc bien distincts, puisqu'ils peuvent exister l'un sans l'autre. SES EFFETS SUR LES NERFS. 315 FiG. 19. FiG. 20. 3J6 CURARE. Lorsqu'on tue une grenouille par décapilation, la contractilité musculaire peut être mise en évidence par les excitations galvaniques pendant assez longtemps, pendant plusieurs jours, quand la température est basse. Il en est de même de l'irritabilité nerveuse. Quand on empoisonne une grenouille par le curare, nous avons vu que l'irritabilité nerveuse disparaît tout de suite. 11 n'en est pas de même de la contractilité musculaire ; vous venez de le voir ; je dois ajouter que, dans ce cas, les muscles conservent pendant un temps plus long la propriété de se contracter. Le curare, qui anéantit l'action nerveuse sur les muscles, conserve au contraire plus longtemps la con- tractilité musculaire. Preuve que ce sont là deux actes bien distincts. Bien que cette expérience, répétée souvent, nous ait toujours donné les mômes résultats, savoir, l'aug- mentation de l'irritabilité musculaire après l'empoi- sonnement par le curare, on pourrait objecter à nos conclusions que l'inégale excitabilité des grenouilles peut avoir été la cause de la conservation de la con- tractilité musculaire que nous attribuons à l'action du curare . Pour nous mettre à l'abri de cette cause d'erreur, nous avons lié sur une grenouille les vaisseaux qui se rendaient à l'une des pattes postérieures ; après quoi, nous l'avons empoisonnée avec le curare. L'expérience était la même; seulement, le membre lié représen- tait la grenouille morte par décapitation ; l'autre, l'a- nimal empoisonné. Ce que nous avions observé sur SES EFFETS SUR LES NERFS. 317 deux grenouilles envisagées séparément, nous l'avons réalisée sur la môme. Nos conclusions étaient donc parfaitement légitimes, ainsi que nous allons le voir par les expériences faites il y a déjà longtemps, et que je vais vous rapporter. Expérience. — Sur une première grenouille, le 6 décembre 1854, on fait la ligature de la veine et de l'artère crurales droites ; après quoi, on fait une plaie à la peau du dos, par laquelle on introduit un frag- ment de curare. Cette opération fut faite à deux heures cinq minutes, et, à deux heures vingt minutes, l'animal est complètement immobile. Quand on lui pince la peau du corps, celle des deux pattes anté- rieures, celle de la patte droite postérieure, et la patte postérieure gauche, dont les vaisseaux ont été liés, il y a des mouvements réflexes, et l'animal retire ce membre. Mais on remarque, quand ou pince la patte antérieure, que la patte dont les vaisseaux sont liés remue seule. A deux heures et demie, l'animal est dans le même état, et les mouvements réflexes de la patte posté- rieure deviennent plus évidents quand on l'a laissée reposer pendant quelque temps. A deux heures quarante minutes, si l'on pince d'a- bord la patte postérieure intacte, les autres ne remuent pas ; mais si l'on pince une patte antérieure, la patte postérieure opérée se meut. Quand, après quelque temps de repos, on imprime un mouvement à l'assiette sur laquelle se trouve la grenouille, cet ébranlement produit des mouvements 318 CURARE. dans la patte qui a été opérée. Mais, si aussitôt on re- mue de nouveau l'assiette, le phénomène n'a plus lieu. Enfin, on laisse reposer la grenouille un quart d'heure, et quand on pince la patte postérieure intacte, l'autre, dont les \aisseaux sont liés, remue. 11 en est de même lorsqu'on pince les pattes antérieures. Après avoir observé ainsi tous ces phénomènes, qui montrent, comme nous le verrons, que les nerfs moteurs seuls sont affectés et les sensitifs conservés, on laissa la grenouille dans l'assiette jusqu'au lendemain. Elle était placée sous une cloche pour empêcher son dessèche- ment par évaporation, la température était de 8 à 10 degrés. Le 7 décembre, à onze heures du matin, et à deux heures et demie du soir, en pinçant la patte dont les vaisseaux sont liés, on y observe des mouvements ré- flexes. On laisse la grenouille dans les mêmes condi- tions que la veille. Le 8 décembre, quand on pince un membre quel- conque, il ne se produit plus d'action réflexe; ces mouvements ont partout disparu. Mais, en galvanisant les deux membres antérieurs, sans enlever la peau, on obtient des contractions énergiques. En galvanisant le membre postérieur intact, on a également des contrac- tions énergiques; taudis que, lorsqu'on galvanise, avec le même courant de la pince électrique, le membre dont les vaisseaux ont été liés, les contractions sont re- lativement beaucoup plus faibles. Le 9 décembre, en galvanisant les quatre membres de la grenouille sans enlever la peau, on obtient des SON ACTION SUR LES MUSCLES. 319 contractions dans tous, excepté dans celui dont les vaisseaux sont liés. D'où il résulte que les contractions sont encore très-fortes dans les trois membres dont les muscles ont été empoisonnés par le curare, tandis qu'elles ne sont plus sensibles dans les muscles que le curare n'a pas atteints, en raison de la ligature des vaisseaux. Le 10, les phénomènes sont toujours les mêmes. Le 11, de même : les trois membres empoisonnés se contractent, tandis que, dans le quatrième, il n'y a pas de contraction sensible. Le 1 2 , même état ; seulement les contractions, dans les membres, sont moins intenses : le cœur battait toujours. Pendant trois jours, la grenouille n'est pas observée. Le 15, la grenouille, qui était d'abord d'une couleur noirâtre, est devenue verte, et il y avait une espèce de roideur cadavérique qui avait succédé à la résolution des membres qui existait précédemment. Cette roi- deur est plus forte dans les membres antérieurs. On écorche alors la grenouille, et l'on remarque que les muscles de la patte liée sont un peu plus roses, ce qui tient probablement à la ligature des vaisseaux. En galvanisant les muscles mis à nu dans les trois mem- bres empoisonnés, il y a encore de faibles contractions fibrillaires, particulièrement dans les muscles pos- térieurs et intérieurs de la cuisse. Il y a dans les membres des muscles qui perdent plus rapidement leur contractilitéque les autres, et, quand il faut com- parer, on doit toujours agir sur les mêmes muscles. Il n'y a plus de contraction du tout dans les muscles non 320 CURARE. empoisonnés. Ce qui prouve que c'est bien au poison qu'est due cette persistance, c'est que, dans le membre lié, les muscles sont contractiles au-dessus de la ligature et ne le sont pas au-dessous. Le cœur ne bat plus ; l'o- reillette est gorgée de sang. Le 16, la contractilité persiste encore dans le gastro- cnémien et dans le muscle droit antérieur de la cuisse du membre postérieur oii les vaisseaux n'avaient pas été liés. On cesse d'observer la grenouille. Nous voyons, d'après cette expérience, qu'au bout de dix jours, il y avait encore des contractions dans les muscles empoisonnés, tandis qu'au bout de trois ou quatre jours la contractilité avait déjà complète- ment disparu dans le membre où le curare n'avait pas agi, puisque la ligature l'avait empêché d'y pénétrer. — On voit donc clairement, par cette expérience, que l'action du curare augmente la persistance de la con- tractilité musculaire. Expérience. — Le 6 décembre 1854, sur une se- conde grenouille, on isole le nerf sciatique N ; on passe au-dessous un fd, avec lequel on lie le membre en en- tier par-dessus la peau (fig. 22). Le nerf se trouve ainsi isolé et en dehors de la ligature. A deux heures vingt minutes, on introduit un frag- ment de curare par une incision I faite à la peau du dos : peu à peu la grenouille ressent les effets du poi- son. Quand on lui pince la patte liée, elle la remue ; quand on pince une patte antérieure, elle remue égale- ment le membre lié. La grenouille devient peu à peu SES EFFETS SUR LES MUSCLES. o2l insensible dans les trois membres intacts, c'est-à-dire que, lorsqu'on pince ses pattes, elle ne remue pas ; mais il en résulte des mouvements dans la patte liée. A deux heures et demie, on a les mêmes phénomè- nes ; à deux heures quarante minutes, quand on pince la patte postérieure intacte, aucun mouvement ne se ma- nifeste. Mais quand on pince les pattes antérieures, on a des mouvements dans la patte postérieure liée. Au bout d'un certain temps de repos, lorsqu'on pince la patte postérieure intacte, on observe des mou- vements dans la patte posté- rieure liée ; — quand on re- mue la plaque de liège sur laquelle la grenouille est fixée, il survient des mou- vements dans la patte liée. On observe alors une dif- férence de teinte singulière dans la peau de la gre- nouille : la peau delà patte liée est d'une couleur plus claire que celle du reste du corps. Ou laisse alors reposer la grenouille pendant un quart d'heure, et après ce temps, quand on vient à pincer successivement les trois pattes empoisonnées, on a toujours des mouvements dans la patte liée, non empoisonnée. FiG. 22. COURS DE MED. T. I. 21 322 CURARE. Le 7 décembre, à onze heures du matin, il n'y a plus de mouvements dans la patte liée quand on pince les autres. On découvre les muscles du mollet sur les membres postérieurs droit et gauche ; on excite par la pince électrique, et on constate une contraction très- évidente et à peu près égale dans les deux membres. On conserve la grenouille dans une assiette, sous une cloche, dans l'amphithéâtre; la température est de 8 à 10 degrés. Le 8 décembre, les muscles des mollets sont contrac- tiles ; mais les muscles du côté de la patte liée le sont plus faiblement que ceux du côté où le curare a agi. Le 9 décembre, le muscle du mollet de la patte liée n'est plus excitable au courant électrique; l'autre réagit très-énergiquement encore sous un courant de même intensité. Le 10, les mêmes phénomènes continuent. Le H, également; — le 12, la contractilité du membre empoisonné existe encore, mais faible. Le 15, toute trace de contractilité a disparu. Nous voyons, dans cette expérience, le même ré- sultat qui s'est produit sur une grenouille un peu moins vivace : la contractilité a duré pendant six jours dans le membre empoisonné, tandis qu'au bout de trois jours elle avait disparu dans le membre non empoi- sonné. Quelle pourrait être la cause de cette durée plus considérable de la contractilité musculaire dans les muscles empoisonnés par le curare? Est-ce l'effet du poison lui-même, ou bien la possibilité qu'ont ces SES EFFETS SUR LES MUSCLES. 323 muscles de recevoir encore du sang, grâce à la persis- tance des battements du cœur, et à la possibilité, peut- être, de la respiration cutanée de ces animaux? Car ici les muscles non empoisonnés ne recevaient plus de sang, tandis que les autres continuaient à en recevoir. Pour examiner cette question, nous avons fait l'ex- périence suivante : Expérience. — Le 6 décembre 1854, on lie encore la patte postérieure gauche d'une grenouille, sauf le nerf. L'animal est empoisonné par le curare. Le 7, l'animal ayant été conservé, comme les au- tres, sous une cloche et à la même température, on découvre les muscles des mollets dans les deux mem- bres. On constate qu'il y a des contractions énergiques des deux côtés. Le 8, les muscles sont encore contractiles dans les deux membres, mais plus faiblement dans le membre lié que dans l'autre. Le 9, mouvements énergiques dans la patte em- poisonnée, mouvements à peine sensibles dans la patte préservée. Le 10, mouvements énergiques dans la patte em- poisonnée, absence complète de contractions dans la patte liée. On découvre le cœur, qui bat encore; on l'enlève, de manière à empêcher la circulation dans les muscles. Le lendemain 11, il n'y a plus de contractions du tout, ni dans le membre empoisonné ni dans l'autre Il semble donc que, dans cette expérience, l'ablation 324 CURARE. du cœur, en empêchant le sang d'aller dans les mus- cles, ait fait cesser leur contractilité, puisque, dans les expériences précédentes, nous avons vu la contracti- lité durer une fois plus dans les muscles empoisonnés que dans les muscles non empoisonnés. Ici, il n'en a pas été de même, puisque, dès le lendemain, la con- tractilité musculaire a disparu après l'ablation du cœur. Il semblerait donc résulter de là que le curare con- serverait la contractilité musculaire en conservant plus longtemps les mouvements du cœur. Toutefois, nous verrons plus tard si cette cause est la seule. Nous avons encore fait une dernière expérience, pour savoir si la destruction des centres nerveux avait une influence sur la durée de la contractilité. Expérience. — Le 6 décembre 1854, on détruit une partie de la moelle épiuièreà une grenouille. Le 10, on s'aperçoit que la moelle épinière n'est pas complètement détruite. — On la détruit alors com- plètement. Le 12, les muscles sont encore contractiles sous l'influence du galvanisme. Le 15, ils le sont encore, mais surtout dans les membres postérieurs ; les contractions ont à peu près disparu dans les membres antérieurs. Il faudra répéter cette expérience pour être auto- risé à en tirer des conclusions nettes. Sous l'influence du curare, il y a donc abolition de toute manifestation nerveuse. Il y aura cependant lieu, dans cet anéantissement SON ACTION SUR LES MUSCLES. 325 fonctionnel, de distinguer deux effets bien différents, et qui ne se produisent pas en même temps. L'innerva- tion n'est pas détruite en masse. La motilité et la sensibilité ne disparaissent pas toujours en même temps. Mais comme la manifestation des phénomènes nerveux ne peut pas être comprise sans l'exercice des deux ordres de nerfs, il en résulte que l'animal se trouvera privé de toute manifestation nerveuse dans les deux cas. Ainsi, bien que le résultat soit identique, le mécanisme est différent et du plus haut intérêt à déterminer pour le physiologiste. Nous entrerons dans l'examen de cette question dans une des prochaines leçons. Mais avant nous devons chercher par quelle voie et par quel mécanisme le curare peut être porté à agir sur le système nerveux. VINGT-DEUXIEME LEÇON. 30 MAI 185G. SOMMAIRE : Le curare agit sur le système nerveux. — Il ne faudra pas croire qu'il agit, à la fois et dans le même sens, sur les propriétés sensiti- ves et les propriétés motrices. — Son action passagère exclut l'idée d'une lésion anatomique. — Différence de ses effets avec les effets anesthésiques — Du dosage du curare et des médicaments en général. Messieurs, Jusqu'ici nousavonsseulement constaté : que le curare exerce des effets spéciaux sur le système nerveux ; que, quel que soit le point de ce système que l'on excite chez un animal complètement empoisonné par cette substance, on ne détermine aucune contraction dans les muscles, ni par action directe sur les nerfs moteurs, ni par action rétlexe sur les nerfs sensitifs, bien que les muscles aient conservé toutes leurs propriétés. Aujourd'hui, nous étudierons le mécanisme de cette action générale du curare. Je vous ai dit, mais sans vous en donner la démons- stration expérimentale, que la mort n'est pas nécessai- rement la conséquence de l'action du curare; que, dans les cas où la dose n'a pas été suffisante pour tuer, les effets produits ont semblé se rapprocher de ceux que l'on obtient avec l'éther ou le chloroforme : ce sont, au premier abord, des effets d'anesthésie. Voici un lapin, de 2 kilogrammes environ, dans la veine jugulaire duquel nous introduisons, avec une pipette, 1/4 de centimètre cube de notre solution ACTION DU CURARE. 327 faible de curare ; nous verrons tout à l'heure ce qui en résultera. Les poisons qui agissent sur le système nerveux n'agissent pas pour cela directement sur la substance des centres nerveux. Lorsque, en effet, on applique les substances sur la moelle ou le cerveau dénudés, l'intoxication n'a pas lieu ou se produit très-lentement. On sait que l'acide cyanhydrique, qui, appliqué sur la conjonctive, tue presque instantanément, a pu être mis impunément sur le cerveau dénudé d'un cheval. Des résultats sem- blables ont été obtenus avec la strychnine. Il faut nécessairement que le curare , comme les autres poisons, passe dans le sang pour arriver au sys- tème nerveux. Ce n'est que par l'intermédiaire de ce liquide que se transmettent les actions toxiques. La nécessité de cet intermédiaire peut être bien mise en évidence par une expérience qui consiste à prendre une grenouille , à lui couper un des membres posté--- rieurs, entre deux ligatures faites aux vaisseaux, en respectant toutefois le nerf. De l'autre côté, tout sera également coupé, à l'exception des vaisseaux sanguins. En mettant alors de la strychnine dans la cuisse qui ne tient plus au corps que par le nerf, on n'obtient jamais d'effet toxique, tandis qu'il y a empoisonnement immé- diat quant la strychnine est placée dans le membre qui tient au tronc par les vaisseaux. Cette intervention nécessaire du système sanguin, dans les empoisonnements qui agissent sur le système nerveux, est un fait général : 328 CURARE. L action sur le système nerveux s'exerce imr F inter- médiaire du sang. Une seconde proposition, non moins absolue, est celle-ci : L'action toxique s exerce sur les parties périphéri- ques du système nerveux^ et non sur les parties cen- trales. Cette proposition avait été formulée d'une autre façon par J. Morgan et Adisson, qui disaient : (( Tous les poisons, quelle que soit leur nature, ne produisent d'action sur le cerveau et sur l'économie vivante, en général, que par l'intermédiaire des der- nières extrémités des nerfs chargés de percevoir les sensations; et, lorsqu'ils paraissent agir par l'intermé- diaire de la circulation, leur action ne s'exerce réelle- ment que sur les ramifications nerveuses de la mem- brane interne des vaisseaux. » Cette conclusion, à laquelle sont arrivés J. Morgan et Th. Adisson, est trop absolue, en ce qu'elle veut comprendre l'action de tous les poisons dans un mode d'action que nous pouvons déjà refuser à l'oxyde de carbone. Mais ils avaient expérimenté sur d'autres poisons et avaient exactement observé ce qui se passe alors. Je vais. Messieurs, par une expérience directe et fort simple, vous montrer la différence qui s'observe entre l'action portée directement sur un tronc nerveux et celle qui peut s'exercer sur ses ramifications. Deux muscles gastrocnémiens de grenouille ont été séparés avec environ 2 cent., 5 du tronc nerveux qui s'y rend (fig 23). SON ACTION SUR LES NERFS. 329 Dans ce verre de montre V, contenant de la disso- lution de curare, nous avons mis tremper le tronc ner- veux d'un de ces muscles, le muscle lui-même m res- tant en dehors. L'excitation galvanique portée sur ce nerf baigné dans le curare détermine dans lemuscle des contractions très -évidentes. L'autre préparation V vous montre le muscle baigné par la solution de cu- rare , tandis que le nerf/zreste en dehors. L'excitation galvani- que dunerf nedéter- mineplusdanslemus- cle aucune contrac- tion. Le nerf a donc perdu sa proprié té ex- citatrice des mouve- ments, bien que son tronc n'ait pas été mis en contact avec le poison ; tan- dis que, dans l'épreuve précédente, il avait pu baigner dans la solution toxique sans perdre cette propriété. L'action du poison semble ainsi se propager des ra- dicules nerveuses vers le tronc, mais non du tronc ner- veux vers les radicules. Ici, la moelle épinière d'une grenouille a été dé- nudée dans une certaine étendue et trempée dans le curare. L'excitation galvanique, portée sur elle, déter- mine encore dans les muscles des convulsions énergi- ques; ce qui prouve qu'elle se comporte comme le tronc nerveux. Fie. 23. 330 CURARE. Vous verrez plus tard, Messieurs, que, sous l'in- fluence toxique du curare, le système nerveux n'est pas totalement détruit. Si nous analysons la marche de celte paralysie pro- duite par le curare, nous voyons qu'elle procède de la périphérie au centre, et cela a lieu spécialement pour le mouvement. C'est une action caractéristique du curare, car nous ne connaissons pas encore d'autre substance qui agisse de cette façon. Chez un animal tué par l'éther, ou par l'asphyxie, ou par la décapitation, la sensibilité disparaît d'abord et elle s'évanouit de la périphérie au centre. La peau devient d'abord insensible, alors que le nerf accuse en- core de la sensibilité. Bientôt le tronc du nerf devient insensible lui-même quand la moelle épinière est en- core sensible. La moelle elle-même perd enfin sa sen- sibilité ; mais le nerf moteur est encore excitable ; et ce qui différencierait la perte des propriétés nerveuses à la suite de la mort par asphyxie ou par décapitation, de l'anéantissement de ces propriétés par le curare, c'est que le système nerveux moteur perdrait ses pro- priétés, non plus de la périphérie au centre, mais bien du centre à la périphérie. Sous l'influence du curare, les nerfs moteurs perdent donc leurs propriétés de la périphérie au centre. Le lapin auquel nous avons injecté tout à l'heure 1/4 de centimètre cube de dissolution étendue de cu- rare dans le système sanguin, n'en a pas encore res- SON ACTION SUR LES NERFS. 331 senti les effets d'une façon bien marquée. Nous allons répéter cette injection à la même dose. Vous voyez que bientôt les phénomènes de l'intoxi- cation se manifestent. Lorsque le système nerveux est sous l'influence d'une cause qui en détruit les fonctions, que cette cause soit artificielle ou naturelle, les phénomènes de paralysie se manifestent d'abord pour les nerfs du train postérieur. C'est un fait que j'ai eu l'occasion de constater, même chez les animaux inférieurs. Les nerfs se paralysent ensuite successivement en remon- tant : la cinquième paire conserve la dernière ses pro- priétés; l'œil reste ordinairement le dernier organe sen- sible. Les mouvements disparaissent dans le même ordre. Ce n'est qu'après la cessation des manifestations extérieures que la sensibilité et les mouvements in- ternes cessent à leur tour ; etlorsqu'enfin les mouve- ments respiratoires arrivent à être abolis, l'animal périt asphyxié. Lorsque la mort est la conséquence du curare, on a réellement une mort sans lésion ; mort telle, que l'ani- mal peut revenir à la vie si, par la respiration arti- ficielle, on entretient le jeu des grandes fonctions orga- niques, et qu'on facilite par là l'élimination du poison. La peau de notre lapin est maintenant complète- ment insensible ; les mouvements ont disparu même à peu près complètement; le train postérieur est par- faitement immobile. Nous allons l'abandonner à lui- même, et tout à l'heure vous le verrez revenir et aussitôt manger la nourriture qui lui sera présentée. 332 CURARE. Pour que les effets caracléristiques du poison se produisent, il faut qu'il y en ait à un moment donné dans le sang une certaine quantité. Si cette quantité est suffisamment fractionnée et est administrée à des in- tervalles un peu éloignés, on peut la dépasser de beau- coup sans que l'animal en souffre, parce que l'élimi- nation qui se fait constamment maintient ce qu'en renferme l'organisme au-dessous d'une dose suffisante pour agir. C'est ce qui est arrivé à ce second lapin, dans la plèvre duquel nous avons injecté ce malin, sans déter- miner aucun trouble, une dose de curare double de celle que nous venons d'injecter dans la veine de celui-ci. L'absorption a pu être assez lente pour être suffisam- ment contre-balancée par l'élimination. Lorsque le jeu des fonctions se rétablira chez notre lapin, actuellement anéanti, elles reviendront sans avoir laissé aucune trace après leur cessation. En résumé, le curare est un poison qui exerce une action passagère ; — ses effets se manifestent sur le sysîème nerveux périphérique, et gagnent ses rami- fications centrales ; — la nature des phénomènes para- lytiques semblerait prouver que les deux systèmes nerveux sont affectés. Mais nous avons déjà dit qu'il n'en est rien et que les nerfs moteurs sont seuls affectés. L'action du poison n'atteint pas les organes muscu- laires ni glandulaires. Aciuôllement, Messieurs, vous voyez le lapin dans les veines duquel nous avions injecté une quantité de SON ACTION SUR LES NERFS. 333 curare trop faible pour causer la mort ; graduellement le mouvement et la sensibilité sont revenus; il est maintenant très-bien portant. Ce fait qui vient de se passer sous vos yeux rend inacceptable l'idée anatomo-pathologique de la lésion physique, et montre qu'il peut parfaitement y avoir arrêt des fonctions sans la moindre lésion des instru- ments qui assurent son accomplissement. N'étaient les difficultés du dosage et les diversités de la préparation, j'ai entendu vanter le curare comme un excellent agent anesthésique. Si le curare agissait d'abord sur le système nerveux sensitif et ne portait que plus lard atteinte aux actes du système moteur, il devrait arriver nécessairement un moment oii l'on aurait détruit l'un, tandis que l'autre aurait conservé encore une certaine énergie. Dans cette hypothèse le curare pourrait agir comme agent anes- thésique. Mais c'est le contraire qui a lieu, et le curare n'a que l'apparence d'être un agent anesthésique, car l'animal sent, mais il ne peut le manifester. Qui sait si, dans certains cas d'anesthésie chloroformique, on ne sent pas réellement en perdant le souvenir de la dou- leur quand on revient ? Mais cette question, comme toutes celles que nous traitons ici, ne peut être résolue que par l'expé- rience. Dans une des prochaines séances, nous verrons si cette hypothèse est fondée ou non. Aujourd'hui, je désire seulement que nous nous arrêtions un instant sur les conditions physiologiques qui peuvent faire varier les doses auxquelles il faut employer la substance 334 CURARE. toxique, et ces considérations s'appliqueront, du reste, à l'administration de toutes les substances actives. La question du dosage, qui prend dans la théra- peutique une grande importance, est une des plus compliquées que l'on puisse aborder, et en même temps une de celles qui, en physiologie, ont été envi- sagées sous le jour le plus faux. Vous savez que, pour comparer les effets de cer- tains agents sur des animaux de nature ou de grosseur différentes, on a généralement, pour rendre les expé- riences comparables entre elles, rapporté numérique- ment ces effets à un même poids de l'animal sur lequel on opérait. JNous avons voulu apprécier expérimentalement la valeur de cette manière de voir. Pour cela, ayant pris notre solution concentrée de curare, solution d'une partie de curare dans cinq parties d'eau, en poids, nous avons atténué cette dissolution par l'addition de quarante fois son poids d'eau, soit 200 gr. pour 5 centimètres cubes. Un centimètre cube de cette solution étendue contenait donc de curare gr., 0042 ; la quantité du principe actif, qui ne forme lui-même qu'une très-petite partie du poids du cu- rare, était donc extrêmement minime. Pour être sûr de l'action de toute la quantité em- ployée, nous l'avons injectée dans le sang au moyen d'une pipette divisée en huitièmes de centimètre cube. Un lapin du poids de 1 kilogr., 050 grammes n'éprouva rien après l'injection de 1/8 de centimètre cube de cette solution titrée. Ce n'est qu'arrivé à la dose de SON DOSAGE. 335 4/8 ou de 1/2 centimètre cube qu'il perdit le mouve- ment, c'est-à-dire après avoir reçu dans le sang envi- ron 2 milligrammes de curare. Ce lapin pesant sensiblement 1 kilogramme, peut- on en conclure que, pour obtenir chez un autre ani- mal l'effet produit chez lui, il faille lui injecter dans le sang une quantité de curare égale à gr., 002 par kilogramme de son poids ? Nous avons pris un animal de 66 kilogrammes : c'était un chien. En lui injectant 33 centimètres cubes de notre solution titrée, nous avons obtenu immédiatement des effets beaucoup plus violents, et ce chien a fini par succomber. Ce n'est donc pas au poids de l'animal qu'on doit mesurer la dose de poison ou de médicament destiné à produire un effet donné. Un petit animal supporte- rait des doses relativement plus considérables que celles qui tueraient un animal de forte taille. Si j'in- siste sur ce point, c'est qu'il y a aujourd'hui une ten- dance très-marquée à simplifier les phénomènes de la chimie physiologique, en les rapportant à un poids constant de l'organisme. Le poison agit uniquement dans le sang, par sa quan- tité absolue à un moment donné, et plus un animal a de sang, plus l'action du poison se trouve affaiblie. Pour que le calcul sur lequel était basée l'expérience que je viens de rapporter fût exact, il eût fallu que la quantité de sang eût été dans un rapport direct avec le poids de l'animal. Cela a été admis par quelques physiologistes qui ont calculé, d'après des évalua- 336 CURARE. lions analogues ; ce qui est tout à fait inexact. Lorsque nous avons traité la question delà dépense d'oxygène dans la respiration, nous vous avons rap- porté des expériences nombreuses, dans lesquelles cette dépense avait été ramenée à la consommation par ki- logramme d'animal et par heure. Or nous trouvons, dans les expériences mêmes de MM. Regnault et Reiset, la preuve évidente que cette manière d'opérer ne con- duit pas à des résultats rigoureusement comparables, et qu'on aurait tort de conclure d'un individu à l'autre, même quand il serait de la même espèce. Le kilogramme d'un gros lapin respirera moins que le kilogramme de petit lapin. Exemple: La dépense d'oxygène, par kilogramme et par heure, est pour Un lapin du poids de 4,048 grammes Oe^SO? Trois lapins pesant ensemble 6,048 grammes. ief,û93 Le kilogramme de petits lapins exigerait certaine- ment aussi plus de poison pour mourir, comme il veut plus d'oxygène pour vivre. Lorsque les animaux sont de taille très-différente, l'exemple est encore plus frappant. Ainsi la consommation d'oxygène, par kilogramme et par heure, a été trouvée telle : Une poule de 1,623 grammes consommerait par kilogr. .. . 16%109 Un verdier de 25 grammes — — .... 13s%000 — de 17 grammes — — .... 14ss057 C'est là ce qui a fait dire que la vie était plus active SON DOSAGE. 337 chez les individus petits. Cela tient, en grande partie, à ce qu'ils ont proportionnellement plus de sang. Mais ces vues ne sont que des données premières, que nous poursuivrons afin d'en tirer, si c'est possible, des conclusions plus précises. Une considération qu'on doit encore faire entrer en ligne de compte est celle de l'état de digestion ou d'abstinence. L'animal à jeun a beaucoup moins de sang et est plus facile à empoisonner que l'animal en digestion. COURS DE MED, T. I. Î2 VINGT-TROISIEME LEÇON. 4 JCiN 1856. SOMMAIRE : Le curare agit exclusivement sur les nerfs moteurs. — Expé- riences.— Illaisse intacts les nerfs sensitifs, les muscles et tous les autres tissus de l'organisme. — Expérience sur la respiration musculaire. — In- dépendance spéciale des mouvements du cœur, leurs rapports avec le système nerveux. — Un phénomène analogue semble se produire dans d'autres mouvements musculaires. Messieurs, Dans cette réunion, nous ferons, dans le but de pous- ser plus avant l'analyse de l'action du curare sur le système nerveux, quelques expériences dont je vais préalablement vous rendre compte. Vous savez qu'il y a deux ordres de nerfs, les nerfs de sentiment^, les nerfs de mouvement a (fig. 24). Or, ces deux éléments nerveux peuvent être affectés isolément. Nous vous avons déjà dit que l'action du curare sur le système nerveux s'exerce de la périphérie au centre ; que, tandis que la strychnine agit primitivement seu- lement sur les nerfs du sentiment, le curare agit d'une manière absolument différente, et toujours primitive- ment, sur les nerfs du mouvement. Une grenouille qui est empoisonnée par le curare reste dans l'immobilité quand on la pince, mais on ne peut pas conclure pour cela à la perte de sensibilité : les animaux ne pouvant traduire leur sensibilité à une excitation déterminée que par des mouvements. EMPOISONNEMENT DES NERFS MOTEURS. 339 L'expérience ne prouve la perte de sensibilité que s'il est bien éta- bli que le mou- vement n'a pas été perdu d'a- bord. Dans nos expériences, c'est précisément ce qui est arrivé ; l'immobilité des grenouilles em- poisonnées par le curare, lors- qu'on soumet leur système ner- veux sensitif à des excitations mécaniques, tient à la paraly- sie de leurs nerfs moteurs. Déjà, en 1854, nous avons insisté ici sur cette spécia- lité d'action du curare. Cette difficulté FiG. 24. — Système nerveux cérébro-spinal de la grenouille. a, racine antérieure de la paire nerveuse; — g, racine postérieure-, — L, nerf mixte lombaire; — S, nerf sciatique ; — BB', nerf brachial ; — C cerveau. 340 ACTION DU CURARE ne pouvait être résolue que par une expérience propre à accuser la sensibilité dans les cas où le mouvement ne saurait indiquer qu'elle a été éveillée. La connaissance du mécanisme des actions réflexes est devenue le point de départ de l'expérience qui a résolu cette question intéressante. On sait que fré- quemment l'excitation ou la paralysie débutent par la peau, à laquelle se rendent les nerfs du sentiment; que de la peau elles se propagent aux troncs nerveux sen- sitifs, et de ces derniers à la moelle; que de la moelle, enfin, l'action s'étend aux nerfs moteurs. Voici une grenouille dont nous coupons la moelle vers la région cervicale. En pinçant sa peau au-des- sous de la section, nous déterminons des mouvements réflexes dans le train postérieur de l'animal, et aucun dans les membres antérieurs, qui reçoivent leurs nerfs d'un point de la moelle supérieure à la section. L'ex- citation, portée sur la peau, est transmise par les ra- cines postérieures sensibles à la moelle ; elle en revient par les racines antérieures motrices : c'est là le méca- nisme de l'action réflexe. Or, de même qu'on peut produire des mouvements par l'excitation des nerfs de sentiment réagissant sur la moelle, de même on peut anéantir les manifesta- tions des nerfs moteurs en paralysant les nerfs sensitifs. C'est ce qui a lieu quand on empoisonne un animal avec le curare. Les mouvements que vous avez vus suivre, chez une grenouille, l'irritation de la peau, nous allons mainte- nant les faire cesser en détruisant l'organe central, qui tout à l'heure réfléchissait en quelque sorte l'excita- SUR LES NERFS MOTEURS. 341 tion. Pour cela, nous introduisons un stylet dans le ca- nal vertébral de façon à détruire complètement la partie inférieure de la moelle. Vous voyez qu'aussitôt on peut pincer fortement les pattes inférieures sans que la moindre contraction se produise dans le train postérieur de la grenouille. Nous vous avons dit que la strychnine agissait sur les nerfs du sentiment, et que, consécutivement, les nerfs du mouvement étaient atteints, et nous avions été conduit à rechercher si le curare agit de même. Or, ce n'est pas ainsi qu'empoisonne le curare. A l'inverse de la strychnine, il agit exclusivement sur le mouvement, et les nerfs du sentiment ne se paralysent ensuite que beaucoup plus tard par l'effet de l'asphyxie que le curare amène par cessation des mouvements res- piratoires. On peut mettre